De transparences en transcendances

mardi 12 décembre 2017
par  Lavinia


Eugène Atget, Roses (1900)

Victoire, la guerre des fleurs est finie ! De l’art figuratif, les bouquets fleuris retiennent l’idée qu’on ne saurait se couper du réel, ni fuir, tout à fait, les notes de fleurs identifiables ; de l’abstraction, celle que les fleurs, perdues dans d’énormes brassées, ou alors atypiques en parfumerie, empêchent que les senteurs riches des roses et des fleurs blanches, telles le jasmin ou la tubéreuse, nous envahissent jusqu’à produire un effet de saturation. La transparence liquide, la légèreté aérienne, la surabondance et la simplicité peuvent toutes servir cet idéal.


Diphyleia grayia transparente après la pluie (laboiteverte.fr)

Voici ce qu’en dit Jean-Claude Éllena, parfumeur de la maison Hermès, tout récemment retraité, dans un entretien pour l’Express avec Isabelle Willot, à propos de son parfum Jour, intitulé ’Le renouveau des parfums floraux’ : « Jour est un floral, mais il n’est pas ostentatoire. Je ne voulais pas une seule idée de fleur, comme la tubéreuse, le gardénia ou la rose. Car, au bout d’un certain temps, le côté omniprésent de l’odeur de la fleur devient envahissant : une lassitude se crée et on finit par mettre le parfum de côté parce que le message, insistant, est toujours le même [...]



Magritte, Le tombeau des lutteurs (1960)

[...] Le secret pour continuer à séduire, c’est de laisser la réponse en suspens. C’est un fleuri, mais on ne sait pas très bien lequel. Alors on cherche. On gratte du nez. » Créés par l’imaginaire des parfumeurs, de tels bouquets éveillent la nôtre.



Magritte, La terre des miracles (1964)

D’ailleurs, les parfumeurs refusent de plus en plus de parler de leurs ingrédients, voire même de donner les notes de leur jus, de peur de brider l’imaginaire. En même temps, il est vrai que beaucoup d’entre eux, issus de la synthèse chimique, n’excitent guère l’imagination, ni ne parlent au profane.



(colognoisseur.com)

Mais ce n’est pas tout. Les parfums Jar, par exemple, dont les ingrédients naturels figurent actuellement parmi les meilleurs, cultivent le mystère. Dans la boutique de Paris, rue Castiglione, où l’on ne pénètre que sur rendez-vous, un maître de cérémonie explique que Rosenthal, le propriétaire des lieux, ne s’intéresse qu’au ressenti de sa clientèle et ne livre aucune note de ses parfums. Laissé ans aucun repère, chacun se retrouve effectivement face à ses sensations, l’imagination libre et nullement réfrénée par des discours convenus. Et les riches parfums, d’une beauté fulgurante, parlent d’eux-mêmes, avec des notes reconnaissables entourées de points d’interrogations.



Magritte, L’éclair (1959)

Cependant, cette philosophie du parfum imaginaire ne risque-t-elle pas de sombrer un subjectivisme trop extrême ? Pourquoi réserver ses capacités d’analyse pour les autres sens, surtout la vue, et laisser l’odorat dans le domaine du rêve et de l’inconscient ? Personnellement, je trouve plus de plaisir lorsque je puis analyser un œuvre que lorsque je demeure dans les méandres d’appréhensions confuses. Je ne suis pas la seule d’ailleurs. Venant d’une famille d’artistes, je constate que ceux qui ont pratiqué un art, en tirent bien plus de satisfaction et m’en apportent aussi. Les interprétations ignorantes font l’effet contraire. Ceci est particulièrement flagrant dans le domaine musical lui aussi tout désigné comme prétexte à la rêverie.



Magritte, Invitation au voyage (1959)

Ce subjectivisme ambiant est d’autant plus contestable que l’analyse, bien menée, ne prétend jamais tout expliquer, uniquement l’aspect technique de l’œuvre, qui ne fait qu’augmenter la compréhension de la virtuosité de l’artiste et de sa liberté d’exécution, et donc aussi le plaisir du spectateur. Quant à la sensibilité qui émane de l’œuvre, son analyse en revient à une suggestion offerte, qui, si elle trouve du répondant, ne fait qu’enflammer l’imaginaire en lui donnant quelque assise et en permettant de la partager.



Fleurs floues, photo de (focus-numerique.com)

Il y a quelque chose de paradoxal dans cette mise en demeure des parfumeurs : renoncez à toute analyse, au profit de sensations, permettant d’apprécier nos créations dans leur globalité, pour ce qu’elles sont et rien d’autre, sans référence aucune. Pourtant, l’une des positions d’Éllena, exposée dans le même entretien, consiste à repousser l’opposition entre l’art figuratif et l’art abstrait : "Lorsque vous mêlez des produits, vous créez des résonances qui font qu’au final le parfum sent ce qu’il sent. A la fois, je suis un illusionniste et, à la fois, il y a quelque chose de vrai dans tout ça. Même si c’est "l’odeur de..." – reconstituée la plupart du temps à partir d’ingrédients de synthèse – et pas la chose elle-même." Mais pourquoi remplacer une opposition figuratif/abstrait par d’autres : réalité/illusion ou saturation/interrogation ?



Atget, photographie dans la série sur les fleurs du domaine de sceaux (1925)

Nous avons déjà vu que la première dichotomie ne tient pas la route : il y a que des degrés d’abstraction, parce que toute œuvre se réfère à la réalité – ne serait-ce qu’au niveau des couleurs, formes ou textures utilisées – même si elle constitue un monde à part. Par exemple, Soulages commença à peindre le noir en clair-obscur, puis en opposition à d’autres couleurs et, enfin, en 1979, il transcenda le noir pour passer dans "l’outre-noir" épais, qu’il travailla comme de la matière bonne à strier et à racler. "Le pot avec lequel je peins est noir. Mais c’est la lumière, diffusée par reflets, qui importe", commente-t-il. Quoi de plus réaliste autant qu’abstrait ? Dès lors si la peinture peut être traitée ainsi pourquoi pas les molécules ?


Soulages, sans titre (2004-2014)

En outre, l’imitation la plus proche de la réalité ne se confond pas avec elle et demeure une illusion. Une création intéressante déroute justement parce qu’elle constitue un nouvel ordonnancement des choses, un mini-cosmos, dans le sens grec du terme ’cosmos’, qui signifie l’arrangement des objets ’réels’ autour du nous, tels que nous les comprenons du moins. Dans tous les cas, c’est cette intelligence commune qui fait que nous habitons tous un même monde, à propos duquel nous pouvons communiquer. Par exemple, voici des fleurs en forme d’arbre, telles que nous ne les avons jamais vues pour de vrai, pourtant nous les reconnaissons ainsi :



Magritte, La Préméditation (1943)

Toutefois, ceci n’est possible que parce que nous désignons nos perceptions par les mêmes mots, non au gré de sensations plus ou moins floues ou fantaisistes. En bref, si la rose reconstituée ne se confond jamais entièrement avec la fleur réelle, l’illusion de son odeur, créée par le parfumeur, n’en est pas moins reconnaissable que son image dessinée par l’artiste, pour peu que nous ayons une culture commune dont nous puissions parler avec des termes dotés d’une certaine précision : ceux qui désignent les notes, par exemple, et pourquoi pas les produits, dont les noms, peu à peu, deviennent familiers ? Nul besoin de ne rien reconnaître pour ne rien imaginer, ni d’éviter les overdoses de produits sentant la rose et le jasmin pour susciter l’interrogation. Est-ce que Nahéma ne fait pas toujours l’objet d’une grande curiosité ?



Rose thé (rosarae.blogcenter.net)

L’intérêt des parfums fleuris imaginaires réside donc ailleurs : dans le fait qu’ils mobilisent notre capacité de transcender le réel, non de la recréer. En effet, ces parfums ne sont pas de ceux qui partent d’absolue de rose, d’essence de rose ou de molécules naturellement présentes dans la rose pour faire une rose, tout comme Soulages ne part pas du noir pour faire du noir, mais pour le transcender.



Soulages, sans titre (14/04/1979)

Mathilde Laurent, la parfumeuse de la maison Cartier, toujours dans L’express, définit ainsi son idée de la transcendance du parfumeur : "Faire une rose avec de la rose, du jasmin avec du jasmin ou de la tubéreuse avec de la tubéreuse, ce n’est pas de la parfumerie, assène Mathilde Laurent. Reconstituer, restituer à partir de fragments synthétiques ou naturels une représentation mentale, c’est le b.a.-ba de notre métier." Il faut dire que son célèbre soliflore, Baiser volé, a cet avantage : on ne peut faire un lys avec un lys, puisqu’il s’agit d’une fleur muette fonction des méthodes d’extraction employées actuellement. Émancipée du monde des fleurs réelles, Mathilde Laurent donne donc libre cours à sa vision du lys et aux facettes qu’elle souhaite investir.



Atget, Lys (1916-19)

C’est pourquoi la parfumeuse qualifie Baiser Volé, d’anti-floral dans ’Le renouveau des parfums floraux’, non pas que sa reconstitution ne soit pas réaliste et la fleur méconnaissable, mais, selon elle : « Le malheur, aujourd’hui, c’est que le marché, qui est d’une monotonie absolue, regorge de soupes de fleurs – de la rose, du jasmin et de la tubéreuse mélangées entre elles la plupart du temps et qui du coup se ressemblent toutes. Le simple fait de travailler une autre fleur la rend presque irréelle tant elle a cessé d’exister à force de n’être plus jamais traitée. »



Diphylleia sous la pluie (laboiteverte.fr)

Ainsi tout en revient à privilégier la représentation mentale et à refuser le calque, voire la copie plus ou moins inventive – d’où le terme de transcendance qui nous invite à aimer des parfums qui ne sont pas de ce monde, mais tels que l’art de la parfumerie nous les livrent.



Atget, roses (1922-23)

Néanmoins, cela ne signifie pas que le réel ne sert pas de point de départ ou que la reconstitution se fasse sans aller-retour entre le monde et la représentation mentale. En fait, afin de s’y retrouver dans ces va-et-viens du rêve et la réalité, on a besoin de distinguer les deux formes d’imagination que le philosophe Bachelard a théorisé. L’imagination reproductrice recopie le réel sous une forme simplifiée et donc appauvrie, tandis que l’imagination créatrice nous montre son irréalité. Voici ce qu’en dit Bachelard dans L’Eau et les Rêves de 1942 : « [...] elle est la faculté de former des images qui dépassent la réalité, qui chantent la réalité. Elle est une faculté de surhumanité. »



Laurent Deglicourt, Roses (loeildelaphotographie.com) )

L’imagination reproductive conçoit donc le soliflore comme l’image chimique de la fleur réelle, l’imagination créatrice, comme l’image inspirée du réel d’une fleur irréelle. Comment mieux l’expliquer que par cette citation : « À l’imagination reproductrice, qui ne voit du monde que des formes statiques et sans épaisseur, Bachelard oppose l’imagination créatrice, qui recueille les matières individuées délivrées des formes d’objets, pour les pétrir et les travailler, comme l’artisan ou l’alchimiste. » (D. Fontaine, La Poétique : Introduction à la théorie générale des formes littéraires, Paris, Nathan, 1993.)



Atget, Trois roses

Bref, les bouquets fleuris imaginaires se proposent de créer des senteurs de fleurs irréelles, voire des fantasmagories, avec des produits réels. Du coup, ils s’inspirent de l’absence et nous révèlent la réalité de l’irréel. Le monde ne transcende plus nos rêveries ; ce sont elles qui transcendent le monde réel dans la mesure où nous sommes plus sensibles aux illusions des artistes et des alchimistes qu’à la réalité sans âme.



Extraction aux solvents (phinechez.com)

Flower de Kenzo illustre parfaitement ce propos poussé à l’extrême. Le coquelicot, tout le monde le sait, n’a pas d’odeur. C’est la page blanche absolue en parfumerie. Pourtant, il est la source d’inspiration d’un parfum dont le nom est ’Fleur’ : un terme générique, utilisé ici comme un impératif, qui engloberait, dès lors, quelque chose de toutes les fleurs, sans compter parmi elles, et en appellerait à les reconnaître.



Aquarelle de coquelicot (sandaovono.jpd)) )



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