Les hespéridés : une tradition zestée

dimanche 29 juillet 2018
par  Lavinia

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Écorce de citron (minhushjelp.no)




La famille des hespéridés se sert aujourd’hui d’huiles essentielles d’agrumes : citron, orange, pamplemousse, bergamote et cédrat.




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Cédrat (wikipédia)




Ces parfums sont tous des variantes plus ou moins audacieuses sur le thème de l’eau de Cologne, qui a popularisé ces senteurs. A l’origine, cependant, les écorces des agrumes étaient macérés, puis distillés. Vers 1695, Jean Paul Feminis (Crana vers 1660 – Cologne le 28 novembre 1736), installé à Cologne, tira certainement parti des travaux des moines italiens, qui fabriquaient des eaux à but thérapeutique, connues sous le nom d’Aqua Mirabilis ou Aqua vita, traduit par Eau admirable, depuis le 14ème siècle, lorsqu’un système de refroidissement, inventé à Modène, permit de maîtriser le processus de distillation et de produire un alcool parfumé à partir de vapeurs recueillies dans un alambic.




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Liebault, Quatre livres des secrets de la médecine et de la philosophie chimique (1573) (adaptation en français d’une œuvre posthume de Gesner (1552)) Ici un alambic à serpentin, un système de refroidissement permettant la distillation des plantes aromatiques "à la façon de l’eau de vie" après une macération dans l’eau ou le vin




Quel fut donc l’innovation de Feminis et de Farina ? Le premier parfum à base d’alcool, L’eau de la reine de Hongrie, créé vers 1370, était un distillat des sommités fleuries du romarin, aussi présentes dans l’eau de Cologne. Depuis le 13ème siècle, on macérait des feuilles et des fleurs dans de l’eau de vie afin de produire une teinture aux vertus médicamenteuses. Les inventeurs de l’eau de Cologne furent-ils alors les premiers à utiliser des agrumes ?




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Écorces d’agrumes (boroughmarket.com)




Du moins peut-on avancer qu’ils les popularisèrent en Allemagne, puis dans le reste de l’Europe du nord. Mais il est difficile d’affirmer le caractère radicalement novateur de leur produit, car le parfum signature Catherine de Médicis, Aqua della Regina, fut commandé à l’Officina Profumo-Farmaceutica de Santa Maria Novella en 1533, où les dominicains concoctaient une eau à base d’agrumes et d’herbes médicinales pour les Florentins. René le Florentin, qui la suivit en France comme parfumeur et ouvrit boutique à Paris, le décrit ainsi : « mélange d’eau et d’alcool parfumé par des essences naturelles ou des matières odoriférantes synthétiques avec prédominance des odeurs d’hespéridées et présence d’une odeur de romarin ou de lavande. »




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Catherine de Médicis et René le Florentin




Quoi qu’il en soit, originaire de Lombardie, Jean Paul Feminis partit vers vingt ans et s’installa à Cologne avec sa tante au environ de 1690, laquelle faisait, du reste, commerce de diverses eaux alcoolisées. Il y vendit une ’Eau Admirable’ de son propre cru, composée d’esprit de vin, d’écorces d’agrumes, de romarin et de mélisse. Celle-ci était présentée comme une panacée, au même titre que toutes les Eaux Admirables, dont l’Eau de la Reine de Hongrie. Ayant reçu la citoyenneté de la ville indépendante de Cologne, Feminis la baptisa Eau Admirable de Cologne en remerciements et, en 1727, la faculté de médecine de la ville lui reconnut un intérêt médical.




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Approbation médicale de l’Eau de Feminis




A sa mort, le neveu de Feminis, Jean Marie Farina (1685-1766), hérita de l’affaire. Dès 1716, le produit de Feminis avait été commercialisé sous le nom d’eau de Cologne, mais le nom ne fut déposé qu’en 1806, après bien des batailles juridiques, trois générations plus tard par un héritier de Jean Marie Farina, son arrière petit neveu, Jean Marie Joseph Farina (1785 - Paris le 19 janvier 1864), devenu le seul propriétaire de la marque en 1788.




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Brevet de Jean Marie Joseph Farine




Le produit était déjà connu en France et les apothicaires en déclinaientdes variantes à leur guise. En effet, lorsque les soldats français commençaient à rentrer de la Guerre des sept ans en 1760, ils ramenèrent de l’eau de Cologne en France où il connut un succès immédiat. A l’époque, cette Eau merveilleuse était considérée comme un élixir avec de multiples usages. Elle était vendue avec une étiquette indiquant sa posologie ou le nombre de goutte à boire selon son état. On s’en aussi frictionnait la peau. Napoléon en fut le plus célèbre consommateur. Farina lui créa le « Rouleur de l’empereur », un flacon exclusif en forme de rouleau, pouvant être être glissé dans une botte et porté jusque sur les champs de bataille.




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Rouleau de l’empereur




C’est seulement au 19ème siècle que l’eau de Cologne devint une eau de toilette à part entière, du moins en théorie, car les pratiques ancrées ne changèrent certes pas du jour au lendemain. En effet, en 1810, Napoléon imposa par décret de communiquer au ministre de l’intérieur la composition ’des remèdes secrets’, ainsi que de lui fournir des échantillons, afin qu’ils soient vérifiés et autorisés.




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Encyclopédie des sciences médicales (Décret de Napoléon du 18 Août 1810 relatif aux remèdes secrets prorogé par le décret du 26 décembre 1810)




Aussi les apothicaires perdaient leur secret de fabrication et ne pouvait délivrer leurs remèdes sans prescriptions médicales sous peine d’amendes et de légères peines d’emprisonnement. Ce fut l’occasion pour les parfumeurs de s’emparer de l’eau de Cologne et la décliner sous tous les modes.




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Eaux de Cologne du milieu du 19ème siècle (camillesourget.com) (Librairie Camille Sourget)




La composition de l’eau de Cologne de Farina, sortie en 1806, restée secrète jusqu’à nos jours, serait encore gardée par la maison Roger Gallet, qui acheta la marque au parfumeur Collas en 1862. Celui-ci la tenait directement de Jean Marie Joseph Farina depuis 1840, date à laquelle il vendit son affaire et sa marque.




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Roger Gallet Eau de Cologne




Les Farina exploitaient un autre produit à Cologne, mais ils ne comptèrent pas leur parent parisien comme un plagiat, disant que son produit était une version modifiée de l’original. D’ailleurs leurs descendants fabriquent toujours une eau appelée Farina 1709 Eau de Cologne . Sa pyramide olfactive montre, toutefois, qu’elle contient, outre la bergamote et le citron, des notes de bois, d’oliban et musc, qui ne sauraient entrer dans un produit destiné à être avalé.




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Farina 1709 Eau de Cologne 30ml




De fait, au 18ème siècle, les apothicaires composèrent beaucoup d’eaux de Cologne fonction de leurs intérêts et des goûts de leurs clients. Aujourd’hui encore la N° 4711 de Muelhens, datant de 1792, et baptisée du numéro de la rue de Cologne où elle était fabriquée à l’époque, en témoigne.




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4711 de Muelhens




La structure traditionnelle de cette eau, composée d’écorces de bergamote, de citron et d’orange, ainsi que de néroli, de petit grain et d’herbes aromatiques, tolère bien des variantes. Tous les végétaux traditionnellement ingurgités pour leurs vertus médicinales pouvaient y entrer : des feuilles d’absinthe, de thym et de romarin, les sommités fraîches et parfois fleuries de mélisse, de serpolet, de l’hysope, de thym, de lavande et de marjolaine, ainsi que des semences d’anis, des baies de genièvre, du carvi, du fenouil, ou encore, de la racine d’angélique.




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Sommités fleuries de mélisse (laconfreriedesfinsgoustiers.org)




Il y a là de quoi varier les plaisirs pour les apothicaires qui pouvaient tantôt mettre l’accent sur les fruits, tantôt sur les fleurs, tantôt sur les herbes aromatiques, voire sur les épices.




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Hyssopus officinalis (wikipédia)




A partir des années 50s, les eaux fraîches commencent à remplir la fonction tonique de l’eau de Cologne, dont l’origine médicamenteuse était déjà oubliée. Les parfumeurs du 20ème siècle produisaient, en effet, des eaux de Cologne qui étaient des variantes de leurs parfums avec l’accent sur les notes de tête comme les eaux légères de notre époque.




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Eau de Cologne N°5 de Chanel (photographie tirée de mon compte Instagram)




Composées à 5% d’huiles essentielles dans de l’alcool à 70%, les eaux fraîches, qui devaient connaître un essor considérable jusque dans les années 70s, contiennent 60% de notes de tête, 30% de notes de cœur et 10% de notes de fond. A leur tour, elles mettent donc l’accent sur les hespéridés et les herbes aromatiques, mais sont composées comme des parfums avec des notes florales et des accords chypré ou ambré. La plus célèbre d’entre elle est indubitablement Eau Sauvage de 1966.




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Eau Sauvage de Christian Dior (photographie tirée de mon compte Instagram)




Puis les eaux fraîches furent délaissées pour les eaux légères, encore présentes sur le marché, qui permettent aux parfumeurs de décliner tous leur produits sur un mode estival et décontracté, en privilégiant les notes de tête. Mais décidément la place de l’eau de Cologne ne reste jamais vide. CK One de Calvin Klein, lancé en 1994, reprend le credo de la fraîcheur pure et simple, Thierry Mugler sort sa Mugler Cologne en 2001 et Acqua di Parma, qui n’a cessé de vendre sa Colonia depuis 1916, aux Italiens comme aux célébrités aimant leur chic, réinvente le genre avec sa Colonia Assoluta de 2003.




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CK One de Calvin Klein




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