Ombre rose de Brosseau, rétro chic, rétro choc

mercredi 14 septembre 2016
par  Lavinia

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Ombre rose de Jean-Charles Brosseau



S’agit-il d’une ombre rose ou de l’ombre d’une rose ? Le parfum contient bien une note de rose, très présente, mais, aussi bien très floue, à cause de son immersion dans une composition cosmétique. Dans Ombre rose, la coumarine, les muscs blancs et la vanille donnent à un effet propre et cotonneux à l’ensemble. Une fleur peut donc venir y jeter son ombre et le tout se colorer de rose. La série de tableaux Nymphéas illustre cette démarche artistique : Monet y peint, par touches, les effets changeants de la lumière sur le même bassin d’eau.


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Nymphéas, de Claude Monet, 1907


Ainsi les notes d’Ombre rose, claires ou mêlées, restent des ombres, tels les reflets du ciel et des arbres, perçus à l’envers. Il ne s’agit donc pas de faire un parfum à la rose, où certaines de ses notes apparaissent dans le détail, mais de jouer indéfiniment une même note en sourdine. Celle-ci connaît, toutefois, une évolution fonction de son environnement, car cette technique musicale permet de transformer rythmiquement la même note. Elle fut notamment exploitée par Debussy, afin que la suite naturelle des impressions se substitue à des notes rangées une fois pour toutes dans le même ordre. De façon plus imagée, les différences de luminosité obligeaient Monet à travailler sur plusieurs tableaux à la fois.


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Nymphéas au soleil couchant, de Claude Monet, 1907


La fragrance doit tout imprégner sans qu’on situe clairement l’objet dont elle s’échappe. Ainsi Ombre rose ne fonctionne que s’il évoque un souvenir trouble et estompé, mais non moins réel pour autant : l’odeur poudrée de notre mère contre qui on enfouissait le nez ; l’odeur de sa chambre où traînaient des effets personnels, maintes fois retournés dans tous les sens ; enfin, l’odeur des pâtisseries et des pralines tant convoitées.

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Houppe de maquillage

Ainsi Ombre rose marque les débuts du rétro chic en parfumerie. Pendant les années 80, les parfums puissants faisaient fureur et Opium tenait le haut du pavé. Pourtant, en 1981, la même année où fut créé Must et trois ans donc avant Coco, ce contre-courant nostalgique commença à se profiler. Petit rappel : le rétro chic ne consiste pas, comme la tendance ‘vintage’, à utiliser des objets ou des parfums datant d’avant 1980, mais à créer de nouveaux objets rappelant les anciens.

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Poudrier renversé


Rien ne saurait plus s’écarter de la démarche d’Ernest Beaux, le créateur de Chanel n°5, qui se félicitait de la disponibilité de nouvelles bases chimiques, aptes à émonder la parfumerie de sa naïveté, ni de tous ceux qui aspirèrent à inventer une senteur absolument inédite, comme Aimé Guerlain avec Jicky. Ici le parfumeur ne pose pas la première pierre, mais cherche à rebâtir les œuvres du passé avec des produits actuels. Il ne saurait donc rompre avec l’esthétique du passé, car il se tourne vers lui comme source d’inspiration.


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Le bassin aux Nymphéas, Claude Monet, 1916


Néanmoins, ce rappel du passé ne rend pas l’œuvre facile, loin s’en faut, car la tradition, revue et corrigée, ne plaît immédiatement ni aux modernistes, ni aux nostalgiques. En délaissant les thèmes grandiose pour revenir à l’art du paysage, Monet en bouscula les normes : plus de ciel, plus d’horizon, peu de perspective ou de plans distincts. De même, Ombre rose semblait tellement décalé à son époque que Roure mit deux ou trois ans à le vendre.


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Mariée décalée, tirée du film Melancholia, de Lars von Trier, 2011


Enfin, l’événement se produisit lorsque, poussée par le vendeur François Masquin, la responsable des relations publiques de Roure fit sentir Ombre Rose à Jean-Charles Brosseau, en quête d’un parfum qu’il voulait associer à sa gamme d’accessoires de mode. Il tomba immédiatement amoureux de cette fragrance poudrée et propre, tant il se dit las des odeurs de patchouli et de pommes vertes que tout le monde portait. Dans ce contexte tapageur, un parfum suggérant l’intimité était neuf, en effet, mais il rappelait, pourtant, les senteurs poudrées d’autrefois, que la génération des années 80 avaient connues sur des grand-mères en chapeaux et manteaux de renard, avec des poudriers de la belle époque.


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Poudrier vintage



Jouer de la nostalgie n’est pas simple. Signifiant littéralement ’mal du retour’ (l’étymologie du terme renvoie au gr. ν ο ́ σ τ ο ς « retour » et α λ γ ο ς « douleur, mal (v. -algie) »), encore faut-il se former une image flatteuse d’une époque révolue. De fait, la nostalgie ne se commande pas : elle s’invoque. Mais comme on peut pas ressusciter le passé, on doit le réinterpréter. Françoise Caron, avec la collaboration de Pierre Bourdon, sut habilement jouer de ce paradoxe en créant un parfum qui paraît neuf et ancien à la fois. Elle utilisa une base originale de Roure, celle de la concrétolide, remontant aux jours anciens de la parfumerie. Selon Françoise Caron, cette base contenait beaucoup d’iris naturel, de fève de tonka et de vanille, ce qui aurait coûter trop cher à réaliser. Par ailleurs, une note extrêmement dense, due à l’association de muscs avec le poudré de l’iris, alourdissait le parfum au point de le rendre opaque et illisible.


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Nymphéas, de Claude Monet, 1907



Il fallait donc alléger cette ancienne base tout en gardant son côté luxuriant. Bref, trouver un nouvel équilibre entre la fraîcheur moderne et les notes compactes émanant des poudriers de nos souvenirs. A cette fin, Françoise Caron ajouta une note de pêche au départ et rendit la note boisée plus légère, en remplaçant le vétiver d’origine par du Vertofix, une matière première dérivée de l’essence du cèdre de Virginie. Comme elle voulait aussi obtenir une note pralinée, elle y mit une grande quantité de la coumarine et un peu de vanilline, ce qui fit dire à Pierre Bourdon qu’Ombre Rose fut le premier parfum gourmand.

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Gâteau de mariage



Pourtant, si la vanille et la coumarine avaient été quelque peu délaissées depuis les années 20, ces notes n’étaient pas nouvelles. Elles s’utilisaient déjà beaucoup au début du siècle dernier, car considérées, notamment par Jacques Guerlain, comme aphrodisiaques, Paul Guerlain allant jusqu’à affirmer qu’il ne pensait pas qu’on puisse faire un bon parfum sans vanille. Pierre Bourdon a, toutefois, raison d’attirer l’attention sur les quantités utilisés dans une formule volontairement simple et courte. La ténacité et le sillage du parfum en deviennent remarquables, malgré sa supposée versatilité. Ombre rose n’est donc pas le parfum passe-partout décrit par nombre de blogueurs. Sa note de pâtisserie, très présente, se porte avec une tenue chic, simple et de couleur sobre, qui a besoin d’être féminisée. Habillée avec trop de rose ou des froufrous, vous donnerez l’immanquable impression d’être tombée dans une pâte à gâteau vanillée. Mais si c’est l’effet désiré, on peut.



Les notes de têtes fleuries sont du bois de rose, du miel, de l’ylang-ylang et une trace de pêche ; les notes de cœur poudrées viennent de la rose et du muguet associées à l’iris ; les notes fond sont à la fois propres, comme le musc blanc et le santal, et érotiques comme la vanille et la coumarine


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