Parfums, élixirs de l’âme

dimanche 21 août 2016
par  Lavinia

Le terme ‘d’élixir’ est désuet. Alors pourquoi s’en servir pour qualifier le parfum ? Il y a là une double raison : les matériaux du parfum sont des produits chimiques, qu’ils soient de source naturelle ou synthétique, et leur pouvoir est sur l’âme qui, en parlance commune, connote les forces qui nous traversent et nous portent à chaque instant. Or le terme d’élixir remonte aux débuts de la chimie, emprunté par les alchimistes à l’arabe al-iksir, nom de la pierre philosophale, lui-même dérivé du grec kséron, « médicament de poudre sèche », destiné à panser les blessures.

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Al-Razi, dans le Recueil des traités de médecine de Gérard de Crémone 1250-1260


De fait, les alchimistes travaillaient sur la transformation des métaux, mais aussi sur des médicaments, tels la panacée universelle et l’élixir de longue vie. En Occident, la fascination qu’exerçaient leur travaux étaient généralement répandue. C’est ainsi, qu’au 14ème siècle, lorsqu’Arnaud de Villeneuve apprend des Arabes le procédé de distillation, inventé par le philosophe Avicenne, il concocte, à l’Hôpital de Montpellier, une macération de fleurs et de feuilles dans une eau de vie, qu’il l’assimile à la solution alchimique de l’or potable.

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Jan ver Straet, Le laboratoire de l’alchimiste 1551


Au 19ème encore, en pharmacologie, l’élixir désignait toute liqueur médicamenteuse, résultant du mélange de certains sirops, souvent de simples sirops de sucre, dissouts ou distillés dans de l’alcool et censés guérir des maladies. Par crainte des imitateurs, les pharmaciens, toutefois, ne fabriquaient moins de parfums, depuis que Napoléon les avaient astreints à citer tous les ingrédients d’un médicament sur son emballage. Toutefois, la pratique existait encore comme en attestent les écrits de Balzac.

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Secrets d’apothicaires


Parallèlement, à la même époque, la nostalgie d’une substance, possédant des vertus magiques, persistait chez les Romantiques et l’élixir renvoyait au philtre d’amour, de beauté ou d’éternelle jeunesse. A l’heure actuelle, si de telles croyances testent inavouées dans notre région du monde, mais la médecine occidentale s’intéresse de très près à l’odorat et à ses pouvoirs dits inconscients. Un seul exemple : les victimes de traumatismes, ayant perdu toute notion d’elles-mêmes, peuvent être traitées avec des odeurs les aidant à retrouver le calme, à refaire connaissance avec leur corps et à se souvenir de leur passé.

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John Duncan, Tristan et Yseult, 1912


Pour plus de précision, il faut distinguer trois domaines d’étude. L’aromathérapie, en plein essor, consiste à l’utiliser des huiles essentielles à des fins thérapeutiques. A la différence des molécules de synthèse, l’huile essentielle se définit comme un produit naturel, vivant et doué d’une énergie vibratoire et revitalisante. Le terme d’aromatologie, quant à lui, est réservé à l’étude de la plante et ses sécrétions, mais désigne aussi l’utilisation non médicamenteuse des huiles essentielles dans les bains, massages et soins de peau. Finalement, l’aromachologie est la science des phénomènes liés aux odeurs comme l’influence des molécules sur l’humeur et les comportements.

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Huiles essentielles naturelles utilisées en aromachologie


L’élixir et le parfum ont donc tout deux un pouvoir : apporter le bien-être à l’âme, avec quelque chose qui n’est pas solide, comme il le convient pour cette force spirituelle et évanescente. Dans le cas du parfum, il s’agit d’une odeur qui se propage dans l’air. L’étymologie du mot latin (per-fume) signifie ‘au travers de la fumée’ et renvoie à la pratique de brûler des matériaux odorants afin de nettoyer à la fois l’air et l’âme. Le parfum n’a donc pas toujours appartenu au domaine du profane, mais revêtait chez les Anciens une fonction sacré.

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Formule du Kypti en hiéroglyphe


L’un des premiers parfums dont nous connaissons la composition remonte à environ 3000 ans av. J-.C. Il s’agit du Kyphi dont la formule est gravée sur les murs du temple d’Edfou en Égypte. Nous savons donc qu’il contenait parmi ses ingrédients du miel, du jasmin, du vin, de la rose, de la myrrhe, du genêt, du safran et de la genièvre. Les prêtres l’utilisaient en fumigations faites en offrande aux Dieux, ainsi que pour la toilette des statues et la momification des corps. Cependant, le Kypti avait aussi un usage profane. Les médecins le donnaient comme remède et les femmes s’en parfumaient. On peut donc considérer que les prêtres furent les premiers parfumeurs sans que leurs compositions soient réservées aux rites religieux.

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Temple d’Edfou


Pour l’anecdote, les Égyptiens étaient tellement férus de parfums que les plus raffinées d’entre eux en vinrent à porter des cônes parfumés sur la tête de 8 cm de haut sur 12 cm de diamètre, faits de graisse de bœuf ou de poisson, cuite dans l’eau, puis dans le vin et ensuite aromatisée par des huiles végétales. Ils fondaient lentement et parfumaient leurs visages en permanence.

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Égyptiens portant des cônes parfumés


Parallèlement, le mot Grec, désignant les sacrifices aux Dieux, venait d’un radical voulant dire ‘fumée’. Avant de manger de la viande, deux types de sacrifices se pratiquaient : ceux destinés aux Dieux Olympiens, où l’on brûlait une partie de l’animal, pour que les Dieux se nourrissent de la fumée, le reste étant partagé entre les convives ; et ceux voués aux Dieux infernaux, l’holocauste, où l’animal entier était brûlé parce qu’il n’y a pas de partage avec les morts.

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Sacrifice Grec


De plus, dans la mythologie grecque, les Dieux buvaient l’ambroisie et s’en servaient comme onguent pour le corps. Dans l’Iliade, celle-ci est décrite comme une huile divine, qui sent la rose, lave les corps de leurs souillures et les préserve. Dans le chant XIV, afin de séduire Zeus, Héra se lave avec de l’ambroisie et s’oint d’une huile "grasse, divine, suave" dont le parfum se répandait "partout, sur terre et dans le ciel," pour peu qu’on l’agite.

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Héra, peinture attique à figures rouges


En général, tout porte à croire que se parfumer achevait la toilette des gens fortunés pendant toute l’Antiquité. De plus, jusque dans la Haute Antiquité, à Rome, des substance odorantes, telles l’encens, étaient plus brûlés dans les temples et les maisons des patriciens afin de nettoyer à la fois l’air et l’âme.


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Romaine mélangeant ses parfums


Dès lors, peut-être voyez-vous déjà pourquoi le parfum est si particulier ? Il vient sous forme de liquide, d’huile, de pâte ou d’onguent, et se répand dans l’air pour disparaître à jamais. Certes, aucune forme d’art ne dure éternellement et la plus solide des statues s’abîme au fil du temps. Mais d’emblée le parfum est sacrifice : la moindre utilisation d’un parfum commande sa destruction. Dès qu’on le verse, il s’évapore. C’est pourquoi les Hébreux le nommaient ’l’escalier vers le ciel’ : le parfum monte aux cieux et fait le lien entre la terre et le ciel.

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Rituel de fumigation africain


Plus prosaïquement, on constate que le parfum se consomme littéralement à la surface des peaux ou des tissus, volatile et éphémère. Pourtant, en raison de son sillage, il possède aussi l’étrange pouvoir de rendre une personne présente en son absence. En voici la perception de Jean-Paul Guerlain : "Un parfum est créé surtout pour rappeler la femme qui le porte. J’appelle cela ’l’effet ascenseur’. L’homme va retrouver son aimée - qu’elle soit sa fiancée, sa femme ou sa maîtresse - , elle est entrée dans l’immeuble avant lui. Elle est parfumée. Soudain, le cœur de l’homme bat plus vite et le sang afflue à sa tête." Marcel Rochas, quant à lui, pensait qu’un bon parfum devait se sentir avant de voir une femme arriver. Dans Parfum de femme, Dino Risi inventa le personnage de Fausto, devenu aveugle, qui devine la prsénce des femmes grâce à leur parfum.

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Dino Risi Parfum de Femme 1974


C’est ainsi qu’opère son charme : le parfum agit sur l’imagination. Du moins, Rousseau considérait-il les odeurs comme des sensations faibles dans la mesure où elles ne nous affectent pas "tant parce qu’elles donnent que parce qu’elles font attendre." Dans ce même texte, tiré d’Émile ou de L’éducation, il qualifie de piège qu’on ne saurait sous-estimer "le doux parfum d’un cabinet de toilette" et ne sait "s’il faut féliciter ou plaindre l’homme sage et peu sensible que l’odeur des fleurs que sa maîtresse a sur son sein ne fit jamais palpiter." Il faut dire que jusqu’au milieu du 18ème siècle, on ne se lavait que les visages et les mains à l’eau. Dans les boudoirs, les femmes faisaient une toilette sèche par essuyage avec de l’alcool ou du parfum qui remplissait l’air et lui embaumait le corps.

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Toilette sèche


En sens inverse, Proust pensait le parfum comme vecteur du passé, non d’une promesse de bonheur à venir. Il aurait le pouvoir de recréer le temps perdu dans sa plénitude. Le bonheur se trouve là dans la mémoire auquel l’odorat donne accès.

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Madeleine de Proust par un peintre anonyme


Dans les deux cas de figure, le parfum véhicule la beauté des rêves de l’âme, aérien comme un souffle, impalpable comme une idée et mystérieux comme l’inconscient.


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