La beauté des parfums

dimanche 21 août 2016
par  Lavinia

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Très belle publicité de Guerlain, pour Aqua Allégoria, Bouquet de mai


Avant de parler de la beauté des parfums, encore faut-il lever un obstacle redoutable : celle-ci n’est pas pleinement perceptible par tous. D’abord, nous ne considérons pas une odeur belle ou laide, mais d’emblée agréable ou désagréable, bonne ou mauvaise. Ensuite, les parfums s’apprécient de la même façon : un rapide ‘Oui, j’aime’ ou ‘Non, je n’aime pas’ ; l’histoire est vendue ; la parole tue.


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Dessin de Sempé


Pourtant, manifester sa préférence entre des œuvres, sans connaissances, ne présente aucun intérêt, hormis celui de parler de soi et de ses goûts personnels. Bien au contraire, ce genre de commentaire devient façon de taire l’œuvre, en la réduisant entièrement à des réactions subjectives. ’J’aime’ ou ’Je n’aime pas’ et tout est dit. Or, à mon avis, cela n’est pas si simple. Il faut un minimum de culture dans ce domaine afin d’avoir des opinions intéressantes. D’où l’idée de partager ma collection sur un site, puisque certains parfums sont si difficiles d’accès.



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Une partie de ma collection de parfum


Alors que dire ? Et bien tout ! Contrairement à une odeur, un parfum est une composition, créée par l’intelligence humaine, dans une visée esthétique. Dès lors, comme toutes les formes d’art, il se situe dans une tradition artistique, qui en éclaire la portée. Rien de tel dans le cas des goûts ou dégoûts immédiats pour des odeurs ayant un rôle biologique, auxquels il faut donner libre cours : l’arôme d’un fruit mûr nous pousse à le manger ou la puanteur du vomi à fuir des substances toxiques.



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Cerises (jusdecerise.com)


En revanche, comme Luca Turin l’a déjà souligné, il n’y a rien d’avantageux, pour la survie ou la reproduction humaine, à aimer l’odeur des fleurs, des résines, de la brise marine ou de l’herbe fraîchement coupée, pas plus qu’ à regarder des natures mortes de fruits. Or non seulement les parfums partagent cette même inutilité biologique, mais, de surcroît, ils marient les senteurs de manière à produire des accords, comme un compositeur combine des notes en vue de créer des accords, une harmonie ou une mélodie.




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Monet, Nature morte aux poires et aux raisins (1867)


Pas plus que le musicien ne capte un ensemble de sons dans l’environnement, les parfumeurs ne capturent-ils la senteur à même l’air, qui entoure un rosier, pour la mettre dans des flacons. Une note musicale est produite par un instrument ; une note de rose résulte d’un processus d’extraction, donnant une huile, qui ne sent pas l’odeur diffusée autour du rosier, ou alors d’un produit de synthèse, particulièrement la damascénone.




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Extraction d’huile de rose en laboratoire (archive.boston.com)


De plus, la visée esthétique d’un parfum dépasse, en général, l’ambition d’imiter le plus fidèlement possible l’odeur des fleurs. Depuis les débuts de la parfumerie moderne, les parfums ne contiennent plus une seule note, sur le modèle du 19ème siècle, aux temps des eaux florales, baptisées ‘Rose’, ‘Jasmin’ ou ‘Violette’, en fonction des extraits de la fleur utilisée. Avec la création de Jicky en 1889, le parfum ne se cantonne plus à l’imitation ou à des techniques inventées pour masquer les odeurs du cuir, des fourrures et des vêtements.




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Ancienne publicité pour un parfum aux fleurs d’oranger

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Ancienne publicité pour les parfums de Guerlain


Dès lors n’est-il pas étonnant qu’une forme de beauté artistique, apparue si tardivement, ne soit pas encore entièrement reconnue comme telle. De plus, aucun vocabulaire admis pour décrire les senteurs n’existe vraiment et les parfums complexes s’en trouvent difficilement descriptibles. Tout cela, à vrai dire, semble relever de la plus pure subjectivité. Pourtant, la musique, en particulier, nous fournit des métaphores adaptables, parce qu’elle se compose de notes et d’accords, qui, comme ceux du parfum, se déploient dans le temps. Surtout il existe des correspondances entre les compositions olfactives et celles des autres domaines artistiques, ainsi qu’avec les couleurs, les sons et le toucher.



Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Baudelaire, Les Fleurs du Mal, ’Correspondances’



Ainsi, les parfums reposent sur des accords entre ce qu’on appelle des notes et une harmonie entre lesdits accords. Selon le schéma de la parfumerie classique, ceux-ci s’enchaînent comme une symphonie en trois mouvements, allant des notes de tête de l’ouverture aux notes de cœurs centrales jusqu’aux notes de fond du final. Comme chacun le sait, le tout est habituellement représenté par une pyramide olfactive, avec les notes de tête au sommet et les notes de fond à la base, encadrant les notes de cœur, plus importantes, dans la durée.




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Pyramide olfactive (terra-amata.com)


Il importe, cependant, de comprendre que ces pyramides sont seulement des représentations, servant de support à l’imagination, non la réalité du parfum tout comme la droite, dessinée au tableau, ne peut bien évidemment pas être une droite, puisque la définition d’Euclide stipule qu’elle n’a pas d’épaisseur. De plus, il existe aussi des parfums linéaires ou statiques. Aussi verrons-nous que les lignes mélodiques des notes peuvent se développer conjointement ou un unique accord se répéter. De ce point de vue, la parfumerie n’a rien à envier à la richesse des variations symphoniques et ses compositions complexes qui ne manquent pas de produire un effet global irréductible à la somme de leurs parties.




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Publicité pour Fleur des fleurs de Nina Ricci


Cet effet global tient de l’émotion. Toutefois, celle-ci ne renvoie pas uniquement à des sentiments personnels. Il s’agit plutôt d’un mouvement de l’âme, poussée en dehors d’elle-même, au travers d’une œuvre de l’intelligence humaine que nous avons en partage. Celle-ci crée des artifices, en s’appuyant sur la nature, afin de lui faire emprunter des chemins où elle ne se serait jamais aventurée seule. Sur ces chemins, nos rêves se rejoignent plutôt qu’ils ne nous isolent et deviennent plus réel que la réalité elle-même à cause de la communication qu’ils génèrent. Les fleurs des peintres, des poètes et des parfumeurs prennent une ampleur universelle, alors que celles des jardins et des campagnes restent des exemples particuliers et demeurent là où nous n’allons pas ensemble.


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