Rose oudh d’Henry Jacques : Rose dérobée ; Oudh ambré

samedi 11 mai 2019
par  Lavinia

Henry Jacques, Rose Oudh (#lesplusbeauxparfums)


Il y a une multitude Rose Oudh sur le marché du parfum, mais, bien qu’elle entre en résonance avec elle, celle d’Henry Jacques diffère sur nombre de points. Le plus frappant parmi eux ? Malgré son nom, la rose ne fait pas partie de la liste officielle de notes. Non, le géranium la remplace.



Géranium de Bourbon (lesmesfleurs.com))


Pourtant, le parfum embaume bien la rose et ce jusqu’au bout. En fin de journée, je décrirais la senteur qui me reste sur le bras comme une rose profonde et liquoreuse. Pourtant, il n’y a rien d’étonnant à cette confusion : le géranium dégage une senteur proche de la rose. En sus, il apporte une note de fond fleurie et tenace. Je possède un petit échantillon d’huile de géranium de Bourbon, qui a bien une odeur de rose rouge.



Rose rouge (hgtv.com))


D’un point de vue technique, tout le problème réside dans la possibilité de synthétiser du génariol et du citronellol, contenues dans la rose elle aussi, plutôt que de l’isomenthone, responsable de l’odeur de la menthe poivrée ou de la menthe pouliot. Aussi l’huile de géranium rosat de type Bourbon, produite à la Réunion, reste très réputée, depuis le 19ème siècle, lorsque les géraniums rosats furent exploitées en parfumerie, afin de faire face à une pénurie de roses Damascena.



Culture de géranium à la Réunion (kiorama.ca)


La teneur plus importante en alcools monoterpéniques (citronenellol, géraniol, linalol), qu’en cétones monoterpéniques (menthone et isomenthone), du géranium de Bourbon en fait un substitut idéal de la rose. Mais l’Afrique du Sud, d’où vient le géranium sauvage, produit aussi un géranium rosat – une plante hybride – de qualité supérieure.



Géraniol (wikipédia)



Citronnellol (wikipédia)


Substitut moins onéreux de la rose, le choix d’Henry Jacques ne relève bien évidemment pas de telles considérations, au vu des magnifiques huiles de rose, qui agrémentent toute sa collection. La perspective artistique, dans laquelle il se situe, renvoie ici au surréalisme de Magritte : « Tout ce que nous voyons cache quelque chose d’autre. » Le géranium au balcon, si familier à notre vue, cache une rose ; la rose, qui ouvre ses majestueuses pétales au soleil, possède un lien secret avec les tiges et feuilles de la petite fleur de géranium.



Odilon Redon, Géraniums (1910)


Aussi « On a trop souvent l’habitude de ramener, par un jeu de la pensée, l’étrange au familier. Moi, je m’efforce de restituer le familier à l’étrange. » (Magritte) C’est dire que le familier que l’on croit si bien connaître, ici le géranium et la rose, peut voir son identité entièrement dissoute.



Vuillard, Larkspur et géraniums (env.1906)


Du moins, la parfumerie – monde du simulacre s’il en est – se prête à l’exercice : faire une rose sans rose avec du géranium et des feuilles de violette. En effet, à faible dose, ces feuilles ont un parfum de violette, qui, lui aussi, fait écho à l’odeur de la rose, les ionones, les β-Ionone en particulier, y contribuant de façon significative.



Feuilles de violette (wildfoodtuck.com)


Alors, si, dans Rose Oudh, il n’y a pas de rose du tout (chose dont nous ne pouvons être absolument sûr), sa senteur elle y est. Car le géranium lui donne toute sa profondeur et la feuille de violette délicatesse et fraîcheur. Au fond, que peut bien vouloir dire ‘une rose’ en parfumerie, si ce n’est son parfum ? Plus avant, comme l’écrivit Magritte : « Les titres des tableaux ne sont pas des explications et les tableaux ne sont pas des illustrations des titres. », idem les parfums.



Magritte, Condition humaine (1943)


Il faut donc considérer Rose Oudh comme une métonymie, autrement dit une figure de style, qui utilise un mot, une image, un son ou une odeur, à la place d’un autre, entretenant avec elle une relation logique au sens large du terme. Par exemple, la partie renvoie au tout (une image de feuilles mortes pour l’automne), le contenant au contenu (‘boire un verre’), la cause à l’effet ou l’inverse (‘Il ne souffre plus’), le symbole à la chose qu’elle symbolise (des feuilles vertes pour le printemps.)



Magritte, La belle saison (1961)


Si la métaphore relie des réalités ressemblantes, éloignées les unes des autres, la métonymie, quant elle, joue sur des éléments dont le voisinage, nous permet un réagencement. Ici nous avons démontré qu’une logique chimique permet de mettre le géranium et la feuille de violette, à la place de la rose, afin de créer une variante de Rose Oudh qu’on a pas encore senti.



Matisse, Fleurs et fruits (1909)


Car si le nom du parfum et sa liste de note signalent un déplacement, celui-ci n’est pas seul. L’oud, certes, s’annonce sans ambiguïté. Pourtant, il est traité de façon particulière. La feuille de violette lui confère une finesse, une rondeur et une fraîcheur inattendues, là où l’on s’attendait à la seule opulence de la rose. A cela s’ajoute la délicieuse senteur de la camomille sauvage, qui joue, elle aussi, un rôle important dans ce parfum.



Camomille sauvage (millepertuis.com)


Herbacée, amère, cuirée, résineuse et légèrement animalisée, elle produit un contraste merveilleux avec le géranium et préfigure l’oud en note de tête. Puis, lorsque l’oudh apparaît, l’accent se place sur sa facette résineuse et son odeur de cuir. Ni sa puissance, ni son richesse, tant prisées, ne constituent plus l’essentiel de son caractère, mais sa subtilité, sa finesse et une infinie douceur.



Camomille sauvage (biolandes.com)



Oud (pureoudh.com)


L’oud, présent, volontairement mis en évidence, mais transformé avec raffinement ; la rose subtilisée, dont le nom symbolise sa propre absence, reste entièrement présente au sens de l’odorat – autant de déplacements, qui affirment la différence de Rose Oudh d’Henry Jacques et en font un parfum à la fois doux et opulent. La myrrhe, chaudes, balsamique, mais très propre, tire l’oud du côté de la sensualité, non de l’animalité.



Myrrhe éthiopienne (lgbotannicals.com)


L’opoponax rond et velouté fait lui aussi de ce parfum une caresse dont la volupté reste très sophistiquée. L’odeur de l’oud peut saturer le nez. Rien de tel ici ; seulement une sensation chaude et résineuse, avec de délicieuses nuances fruitées, provenant de la facette montante de l’opoponax, mais aussi d’un patchouli poudré plutôt que poussiéreux, dont le côté sombre et moisi, renvoie à l’odeur de pomme trop mûre de la camomille.



Résine d’opoponax (rosariumblends.com)



Patchouli (candlescience.com)


Les notes de fond de Rose Oudh, le patchouli, l’ambre et le miel, soutiennent un ensemble légèrement sucré et profondément résineux. L’accord de notes que l’on nomme ‘ambre’ – vanille, benjoin, labdanum, musc – renforcent le caractère balsamique Rose Oudh.



Cistus labdanum (biolands.com)


Boisé et résineux, avec ses notes de fleur, de miel et des nuances herbacées et fruitées, ce parfum se porte par tout temps. Il respire l’élégance et l’originalité qui pourraient vous inspirer une tenue du même acabit.



Juan Gris, Un pot de géraniums (1915)


Notes de tête :

Feuille de violette, géranium et camomille sauvage


Notes de cœur :

Oud, myrrhe et opoponax


Notes de fond :

Patchouli, ambre et miel


Documents joints

Rose oudh d'Henry Jacques : Rose dérobée ; Oudh (...)