Tolu d’Ormonde Jayne : Baume en abyme

samedi 6 janvier 2018
par  Lavinia

Tolu d’Ormonde Jayne

A l’origine, le baume de tolu vient de la résine du Myroxylon toluiferum, aussi appelé le Baumier du Pérou, qui pousse au nord-ouest de l’Amérique du sud, mais beaucoup de parfumeurs se tournent aujourd’hui vers des reconstitutions synthétiques.



Baumier du pérou (zoom50.wordpress.com)


Pour son parfum, Tolu, la maison Ormonde Jayne décrit son ingrédient phare comme étant de la pure résine de tolu. Selon les informations que j’ai pu glaner, celle-ci se distinguerait des baumes commerciaux souvent frelatés avec de la térébenthine ou de la résine de pin. Plus avant, le résinoïde s’obtient par extraction aux solvants – l’alcool du parfum pourrait en tenir lieu – et la pureté du produit dépend donc de l’efficacité du processus chimique. Sans nul doute celui choisi par Linda Pilkington l’est-il, efficace, car, dans son parfum, la résine se prête à un exercice de style virtuose tout en donnant l’impression d’une désarmante simplicité.



Résine de tolu (Les carnets de Teo Cabanel wordpress.com)


Né en 2002, de la collaboration entre Linda Pilkington et le nez Geza Shoen, Tolu met en scène un baume vanillé, boisé, cinnamique et résineux, qui apporte sa chaleur ambrée aux notes hespéridées et fleuries sans les étouffer aucunement. C’est déjà là un exploit. Le tolu possède un caractère décidément oriental en association avec l’ambre et l’encens, dont on sent immédiatement la présence, bien qu’il s’agisse de notes de fond.



Volutes d’encens


Cependant le parfum n’a rien d’unidimensionnel, car les notes de tête toniques – le genévrier, la fleur d’oranger et la sauge sclarée – persistent tout au long de l’évaporation. La fleur d’oranger, surtout, forme un duo permanent avec la résine jusqu’à lui prêter son coloris intense.



Rembrandt, Paysage avec pont de pierre, (1638)


Mais il y a aussi là des notes puissantes de citron et/ou de bergamote qui transpercent de temps à autre. Au résultat, il se forme des accords inattendus, donnant une rythmique complexe à Tolu, difficile à analyser.



Fleur d’oranger (santetoutcomment.fr))


Cette composition repose, en effet, sur le contraste entre des notes toniques, des notes chaudes et des notes fraîches. C’est pourquoi Tolu me rappelle immanquablement Jicky, avec le genévrier et la fleur d’oranger à la place du bouquet provençal de Guerlain, la sauge en guise de clin d’œil à la lavande, le tolu et l’encens tirant la base ambrée de la garrigue vers le Moyen-Orient.



Frederick Bridgman, The orange seller (1847-1928)


La magie de Tolu vient de cette façon de composer contrapuntique dont Jicky reste le parfait exemple : bâtir prioritairement des accords originaux, en associant de belles matières premières, puis les harmoniser, en jouant sur leur intensité olfactive, enfin laisser faire l’alchimie des notes. Parce qu’en musique, le contrepoint c’est aussi cela : d’abord considérer la qualité des mélodies, puis les rendre conjointes au possible. Ainsi de plusieurs lignes mélodiques naissent des superpositions de notes, formant des accords verticaux, qui semblent apparaître de nulle part.

Harmonie et contrepoint, (arpegemusic.com)


Ce procédé a l’avantage d’exprimer un maximum de contrastes saisissants. Tel est le cas du style baroque en musique et de celui des parfums dont l’intérêt repose sur une série d’oppositions savamment orchestrés. Par exemple Bach opposait sans cesse les notes tenues aux notes courtes, les notes graves aux notes aiguës, les accords sombres aux accords clairs, et, dans ses concertos, le soliste affronte le reste de l’orchestre, les pièces d’invention, telles le prélude, la toccata et la fantaisie, alternent avec les pièces construites, comme les fugues.



Contrepoint enchâssé dans un contrepoint

Bach Le clavier bien tempéré, Livre II, fugue en ut mineur (maxencecaron.fr)


Or le parfum d’Ormonde Jayne joue de techniques semblables à chaque étape. Là où Ambre Sultan, lancé deux ans auparavant, en 2000, repose sur l’antagonisme entre des herbes de Provence sèches et les résines, Tolu multiplie les rivalités.



Herbes et fleurs séchées (aromatiques.com)


Dès l’ouverture, l’amertume herbacée du thym et la sauge, plus fraîche et mentholée, proche de la lavande fine avec son caractère à la fois aromatique et sucré, s’affirment contre la chaleur et le caractère épicé du genévrier, le tout étant adossé à une puissante fleur d’oranger, immédiatement rejointe par les riches notes d’ambre et de tolu, au cœur du parfum.



Fleur d’oranger (lgbotanicals.gom)


Le point de départ marque un double contraste entre des senteurs herbacées et épicées, d’une part, et des notes fraîches et opulentes de l’autre. On reçoit donc simultanément l’impression de sentir une brise tonifiante, des résines riches et des fleurs enivrantes.



Rembrandt, Paysage avec pont de pierre (détail)(1638)


Dans ce cadre, le genévrier occupe une place unique. En effet, ces petites baies bleues, qui poussent sur des conifères, ont un caractère aromatique et épicé très prononcé, ainsi qu’une facette résineuse rappelant le pin présent dans l’accord ambré.



Pin (cosmopolitan.fr)


En note de tête, il opère donc immédiatement la jonction avec les notes résineuses de fond. De plus, loin de disparaître, le genévrier réapparaît de manière très distincte tout au long du développement de Tolu, comme un soliste, face au mélange narcotique de fleurs d’oranger et de sauge, juxtaposé avec l’opulence du tolu, de l’ambre et de l’encens.



Genévrier (pagesvertes.com)


De toutes ces trames, aucune ne prend le dessus, ce qui peut être perçu comme contradictoire. Le blogueur de Kafkaesque le reçoit ainsi : d’une part, un parfum de fleurs d’oranger entêtant et frais à la fois, de l’autre un ambré oriental luxueux, et d’autre part encore, un boisé balsamique avec des notes fumées, mais aussi du pin et des fleurs.



Trnka, A midsummer night’s dream (1959)


En fait, comme à l’âge d’or du contrepoint en musique, les mélodies se superposent, mais restent d’égale importance. Aussi l’odeur herbacée de la sauge reste alliée avec la fleur d’oranger faisant face aux puissantes notes orientales avec toutes ses facettes ; mais, parallèlement, les nuances cuirées et ambrées de cette même sauge font écho aux notes de fond.



Sauge sclarée (mycosmetik.fr


De plus, la fraîcheur de notes hespéridées, étonnamment tenaces, opposent, en permanence, un accord clair à l’accord sombre du fond, ce qui exalte les notes de tête et fait ressortir la noirceur de l’ambre plutôt que sa douceur.



Manet, Le citron (1880)


On ne se coule donc jamais dans les lourdes vapeurs d’un ambré sucré, constamment revigoré par ce vent matinal, qui aère Tolu, exactement comme les herbes aèrent Ambre Sultan. A vrai dire, celui-ci semble mise en abyme dans celui-là, c’est-à-dire incrusté dedans. Seulement ici la double puissance des notes fraîches et toniques fonctionne comme un rempart translucide contre lequel la force de projection du tolu vient se heurter pour se montrer, à son tour, opalescent ou doté de reflets irisés.



Résine aux reflets irisés (grandmarche.fr)


Cette impression de semi-transparence se trouve encore renforcée par les fleurs. Lorsque le genévrier s’estompe, apparaît, en effet, un bouquet imaginaire composé de deux fleurs muettes, l’orchidée et le muguet, accompagnés d’une rose surprenante de finesse. Ladite note d’orchidée en revient ici à une odeur fleurie, propre et claire et la rose marocaine, très probablement de la Rosa Damascena, reste elle aussi très pure.



Orchidée (orkideo.com)


Avec son odeur subtile, elle ne vole nullement la vedette à la fleur d’oranger, mais se manifeste en donnant une tonalité fleurie très raffinée au cœur du parfum, en association avec le muguet plus vert. En fait, et la rose, et le muguet, et l’orchidée offrent un contraste de plus : leurs notes éthérées se distinguent de la fleur d’oranger indolique et illuminent un tolu qui paraît dès lors cuiré.



La vallée des roses au Maroc (terdav.com)


Ainsi, au milieu de ce parfum, construit sur plusieurs lignes mélodiques plus fortes, harmonisées par l’accord vertical des notes froides et chaudes, se trouve un autre univers : une clairière de fleurs fantaisistes, l’orchidée et le muguet, appuyés sur une rose aérienne, mais bien reconnaissable, qui émerge le temps de jeter une autre lumière sur le tolu, non de l’adoucir. Puis le genévrier revient et l’ambre prend un tour épicé.



Jana Trnka, illustration pour Fireflies d’Alice Hoffman, 1969


Au final, c’est seulement lorsque la senteur de la baie s’éloigne que l’ambre se montre balsamique, la facette vanillée en avant, soutenue par la fève de tonka et le côté amandé du tolu lui-même. Seulement le parfum ne sent jamais réellement le sucré, comme si la vanille était naturelle, non de la vanilline ou de l’éthylvanilline auxquelles nous sommes habitués depuis le début du siècle dernier. Probablement s’agit-il d’une question de dosage.



Vanille naturelle

Ou alors peut-être que cette note provient de l’alchimie entre le tolu, vanillé et cinnamique, et la fève de tonka vanillée elle aussi. Quoi qu’il en soit, elle reste proche de la gousse de vanille grattée, loin de la guerlinade.



Fève de tonka


L’encens assure l’effet de contraste avec cette vanille qui semble fumée rappelant celle de Shalimar. Toutefois, l’encens se révèle léger et évanescent comme une dentelle. Ainsi coexistent deux plans en notes de fond : le tolu vanillé avec sa facette de cannelle amandée, renforcée par la fève de tonka, et des volutes d’encens fumées, mariées avec le pin, que je crois contenu dans l’accord ambré de labdanum, de vanille et de styrax.



Encens (hkelly.wordpress)


Le voyage s’arrête là avec ces notes ambrées classiques, mises en abîmes, car toujours entrevues par transparences successives : celle de la fleur d’oranger, celle du genévrier, celle de la lumière crue des notes hespéridées, et, enfin, celle de l’encens.




Van Eyck, Les époux Arnofi tableau et mise en abyme du couple dans le miroir (1390-1441)


Tolu se porte très facilement, même par un temps relativement chaud. Personnellement, je le garde pour des journée d’hiver très douce, mais ce n’est là qu’une suggestion. La situation est celle du rêve éveillé avec toutes ces transformations et l’important reste de pouvoir en profiter. Toutes les tenues sont adéquates car Tolu a une odeur à la fois distinguée et faussement simple. Il suffit donc de le doser fonction du temps et de l’occasion.




La tentative de l’impossible (1928) et Magritte photographié devant La tentative de l’impossible


Notes de tête :

Genévrier, Fleur d’oranger, Sauge et Thym

Notes de cœur :

Orchidée, Rose et Muguet

Notes de fond :

Résine de Tolu, Fève de tonka, Encens et Ambre