Iris Gris de Legendary Fragrances : Histoires d’une double résurrection

jeudi 16 novembre 2017
par  Lavinia

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Iris Gris de Legendary fragrances

Extrait à gauche et XO à droite









Préambule



En octobre 2017, Legendary Fragrances a sorti deux fidèles reconstitutions d’Iris Gris qui nous donnent enfin accès à ce parfum mythique : le premier fleuri/fruité. Tant au niveau purement sensuel qu’à un niveau plus intellectuel, la démarche ne manque pas d’’intérêt. Au bonheur de sentir ce beau parfum ressuscité s’ajoute la possibilité de revisiter cette œuvre qui fait l’admiration sans borne des plus fins connaisseurs. Si vous voulez savoir quelle est l’odeur de ce parfum, rien de plus, ni de moins, je vous invite à descendre jusqu’à la deuxième partie de cet article en milieu de page : Analyse du parfum.


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Iris Gris de Jacques Fath


Car malgré tous les écrits dithyrambiques sur Iris Gris, au moins trois points restent obscurs : premièrement, quelles sont les sources d’inspirations de ce parfum ? ; deuxièmement, comment a-t-il rencontré son public ? ; troisièmement, dans quel esprit Jacques Fath a-t-il adopté ce nom antinomique ? En homme cultivé de son époque (1912-54), il ne pouvait, en effet, ignorer que les iris sont généralement bleus ou violets, striés de couleurs vives, ni que les Grecs assimilaient une demi-déesse bienveillante et éponyme, Iris, avec l’arc-en-ciel et aussi avec la fleur multi-chrome qui le remplace sur terre, aux yeux des mortels, lorsqu’il a disparu du ciel. 


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Monet, Jardin d’iris à Giverny, (1900)


Vous vous doutez évidemment que je ne pourrai fournir que des hypothèses, au mieux proposer des réponses partielles, à ces questions. Afin de m’y adresser, je vais me baser sur les nouvelles versions de Legendary Fragrances, plutôt que sur le minuscule échantillon de l’original, qui me sert d’étalon, mais s’épuiserait bien avant que je ne puisse en porter plus d’une goutte et le tester sur papier.


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Film publicitaire de Legendary Fragrances


En outre, des deux déclinaisons, l’une, l’extrait, originellement reconstitué par le fondateur de l’Osmothèque, Jean Kerléo, veut reproduire Iris Gris fraîchement produit des années 40s. C’est l’occasion, s’il en est, de comprendre son succès initial.


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Iris pallida (a really small farm)


L’autre version, X.O, bien plus concentrée encore, a été artificiellement vieillie afin d’imiter l’Iris Gris vintage. Elle se rapproche de mon échantillon à s’y méprendre, à ce détail près qu’il s’agit d’un extrait plus concentré, rendant l’analyse plus facile. Dès l’ouverture du flacon, une correspondance entre l’odeur et la couleur m’a frappé : il s’agit d’un bleuté féerique tel que Monet l’a peinte autour des iris mauves dans le tableau ci-dessous : Iris II évoquant moins les formes des fleurs que la senteur qui en émane.


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Monet, Iris II , (1914)


Qu’ils partagent ou non cette impression, ô combien subjective, deux mois après sa sortie confidentielle, la version XO, déjà en rupture de stock, témoigne de l’engouement des perfumistas pour ce nouvel Iris Gris, fruit du travail acharné de Mike Bragmayer et de la société américaine Legendary fragrances. Ensemble, ils ont déniché les meilleurs matériaux disponibles, dont le fameux iris pallida, tant prisé en parfumerie, et inventé un procédé de vieillissement recréant l’effet d’un parfum vintage. De longues recherches à l’Osmothèque ont aussi été menée afin de ressusciter l’extrait avec son odeur originelle. Iris Gris nous a donc réellement été rendu dans ses deux dimensions : tel qu’il a été à sa sortie et tel qu’il est devenu avec le temps.


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Champ d’iris pallida dalmatica dans la région de Chianti (oldhousegardens.com)




I – Une petite histoire des parfums à l’iris



Venons-en maintenant au premier point que j’ai soulevé : quelle genèse et quel dessein pour ce produit ? A vrai dire, Iris Gris me semble très mal compris à l’heure actuelle, parce que, depuis les années 20s, on ne tente plus d’imiter l’odeur de la fleur d’iris en parfumerie. Il s’agit d’une fleur muette, dont on ne peut pas capter l’odeur directement, qui demeure parfaitement tue faute de reconstitutions. Ses rhizomes continuent de servir de fixateurs et répandent leur senteur beurrée dans les parfums à l’iris, mais n’expriment pas, combinés avec d’autres fleurs, l’odeur infiniment douce de ses pétales.


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Pétale d’iris


Une certaine confusion en résulte. Depuis le 17ème siècle, la senteur cosmétique des rhizomes, réduits en poudre, est associée à l’iris. Surnommée ‘racine de violette’, on l’utilisait, en effet, comme déodorant, shampooing sec, dentifrice ou bien comme lotion pour le visage mélangé avec de l’eau de rose ; on en mettait aussi dans les pots-pourris, en emplissait des sachets pour parfumer les armoires et en faisait des lessives. D’ailleurs cette mode revient comme en témoignent divers produits actuellement disponibles.


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A mon avis, ce lien entre la poudre d’iris et l’hygiène explique partiellement l’attrait immédiat pour les parfums à l’iris poudrés, qui ont jalonnés toute l’histoire de la parfumerie moderne, de l’Iris Blanc de Guerlain de 1889 au nouveau n°19 poudré de Chanel sorti en 2011.


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Poudre d’iris (beautytest.com)


Quoi qu’il en soit, la fleur d’iris fut bel et bien oubliée des parfumeurs, avant que Jacques Fath et Vincent Roubert, ne la ressuscitent pour une première fois en 1947. Seulement ils la ressuscitèrent sous une autre forme : celle du premier fleuri/fruité qui avait, comme nous le savons maintenant, de beaux lendemains. Mais la production de ce parfum onéreux, très riche en beurre d’iris, ne se poursuivit pas longtemps après la mort de Fath en 1954.


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Un gramme de beurre d’iris (brunofazzolari.com)


Alors, progressivement, Iris Gris, trop tôt disparu, devint quasiment introuvable et accéda au rang de mythe. Je crois qu’aucune composition n’a été autant adulée, Guy Robert, parmi d’autres dont Lucas Turin, si je me souviens bien, déclarant que c’était très certainement l’un des meilleurs parfums jamais créé. Tout se passe dès lors comme si le mythe, devenu trop grand pour la réalité, ne la rattrapera jamais. Et Iris Gris s’en alla rejoindre les vieilles lunes d’autrefois. Toutefois, intemporel, oui, Iris Gris le resta, parce qu’en tant que fleur d’iris, il apparaît toujours déjà démodé au moment de sa sortie, et ne dépend donc jamais de phénomènes de mode passagers, uniquement de légendes de temps révolus.


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Film publicitaire de Legendary perfumes


Au cours des années, il y eu bien quelques clins d’œil à ce passé mythique. Maître Gantier et Parfumeur sortit Fleur d’iris en 1988, en associant la rose, le jasmin, la violette, la vanille, l’ambre et le vétiver avec la racine d’iris, mais le parfum fut arrêté. Très différent de l’Iris Gris de Fath, Fleur d’Iris évoquait les couleurs de l’arc-en-ciel. En 2009, Panouge sortit un hommage moderne à Iris Gris, nommé Irissime et composé par Marie Salamagne, mais il ne s’agit pas d’une reconstitution, uniquement d’un hommage moderne.


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Irissime de Panouge


De fait, trop de problème de marketing s’opposent à la résurrection d’Iris Gris sauf par une niche exclusive. En premier lieu, la quantité astronomique de racine d’iris, contenue dans la version originale, interdit de lancer le parfum à grande échelle en raison de la rareté de ce matériau et aussi de son coût peu abordable. Comme nous le verrons plus tard, une reconstitution sérieuse nécessite des produits naturels de première qualité dont le très cher rhizome d’iris que Legendary fragrances s’est donné tant de mal à trouver.



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Orris root pallida (tipdisease.com)


En deuxième lieu, la fleur d’iris n’a peut-être plus d’attrait pour les consommateurs avec son odeur marquée de violette, la finesse de son arôme floral, ainsi qu’une certaine austérité provenant des irones. Le tout se situe aux antipodes des parfums fruités-gourmands, girly ou tapageurs, mais ne saurait non plus se vendre comme un parfum minimaliste. Au fond, il s’agit d’un bouquet de fleurs coupées, comme on n’en fait plus, imbriqué avec une note de pêche subtile et point appétissante. Bref, Iris Gris ne plaît qu’à un public de connaisseurs et ne se prête pas au masse-marketing.


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Van Gogh, Iris, (1890) (Metropolitan art museum)


De plus, depuis 1990, en raison d’une avancée technique permettant de commercialiser les irones synthétiques, une autre voie s’est ouverte pour les parfums à l’iris : reproduire l’odeur des rhizomes d’iris eux-mêmes qui dépend d’une forte concentration d’irones. Serge Lutens osa l’overdose et, en 1992, lança Iris Silver Mist, en mettant l’accent sur le côté terreux et froid de la racine. Depuis nombre de parfums ont associé l’orris avec la carotte ou le céleri. Cette tendance naturaliste coexiste aujourd’hui avec les versions cosmétiques, mais toujours point de fleurs d’iris.


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Carottes (rustica.fr))


C’est pourquoi, à mon sens, Iris Gris demeure un parfum inactuel, prisé par les seuls collectionneurs, en raison du désintérêt pour les iris dans une société de plus en plus urbaine, effaçant la fleur au profit de la racine. Grand nombre de consommateurs de parfum n’ont peut-être, en effet, jamais senti un iris et n’éprouvent donc pas le besoin d’en découvrir une imitation, surtout que les parfumeries regorgent de produits à l’iris, contenant du beurre d’iris, extrait des rhizomes, ainsi que des irones d’origine synthétique.


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cis-alpha-irone : l’irone de synthèse le plus apprécié en parfumerie


Pis, les fleurs d’iris sont même réputées inodores, ce qui ne manque pas d’étonner, vu qu’elles possèdent, au contraire, une palette olfactive très diversifiée, rappelant tantôt la violette et l’odeur anisée du lilas, de l’héliotropine ou de la glycine ; tantôt le côté épicé/doux de l’œillet et de la vanille suave ; tantôt les fleurs blanches, principalement la fleur d’oranger et le jasmin ; tantôt un muguet plutôt rosé que vert ; tantôt le velouté du vétiver et du santal ou l’odeur fine, sourde et linéaire du cèdre.


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Monet, Lilas Iris, (1917)


Cependant, tous les iris ont un point en commun : leurs notes se révèlent toujours polies, arrondies et tellement adoucies qu’on les perçoit en sourdine comme les sons par temps de neige. Dans Iris Gris, nous avons affaire à une fleur stylisée qui ne retient de la nature que le velouté des couleurs et la forme linéaire de l’iris. Au niveau de l’odeur, la juxtaposition des irones et des ionones donnent cette sensation d’une profonde douceur et la linéarité du parfum rend compte de la qualité sculpturale de l’iris, comme ce tableau de Dürer, à la fois réaliste et stylisé. "Car, en vérité, l’art y est, dans la nature, et celui qui d’un trait peut l’en faire sortir, il le tient.", écrit-il.


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Dürer, Iris Troiana


Ayant dit cela, la réponse à la première question rejoint celle que je vais donner à la deuxième : dans les années 40s, même si le parfum à la fleur d’iris était longtemps passée de mode, il restait pourtant connu de tous, à leur insu, et largement apprécié. Outre le fait que les promeneurs affectionnaient cette fleur qui peuple nos campagnes, s’adaptant aussi bien, selon son espèce, aux berges des rivières qu’aux terrains secs et ensoleillés, il existait, en effet, une marque de savon de luxe, connu pour son odeur délicate, avec une part de marché considérable.


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C’était Lux, commercialisé par la suite comme ’le savon des stars’, dont la publicité, aux États-Unis, dans les années 20s, se fondait sur le concept de se procurer, à moindre prix, un savon de beauté aussi sophistiqué que ceux vendus par les grands parfumeurs parisiens.


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Affiche et slogan publicitaire américain de Lux


Pour son lancement en France, en 1928, les publicitaires modifièrent leur stratégie : « ...Lux toilette n’est ni vert, ni jaune, ni mauve, ni rose, ni violet. Il est blanc car il n’a rien à cacher ! ». Mais il n’en reste pas moins vrai que cette première version blanche de Lux avait été moyen de recycler le parfum Iris de Coty après qu’il eut été arrêté. Or dans les années 50s, Lux était devenu une référence que personne n’ignorait : ’le savon des stars.’


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Publicités des années 50s pour Lux


Le soliflore de Coty avait donc une existence fantomatique le jour où la société Coty recut la commande anachronique de Fath pour un parfum à la fleur d’iris. Dans ce cadre, Vincent Roubert s’en servit très probablement comme base, d’où sa première résurrection sous forme d’un fleuri-fruité, avec cette note de pêche sans laquelle il manquerait totalement d’intérêt.


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Iris de Coty


Ayant travaillé chez Coty depuis le début du 20ème siècle et atteint le rang de directeur technique dès les années 20s, Roubert ne pouvait, en effet, ignorer la formule d’Iris. Il est donc fort à parier qu’il fit des arrangements, l’adapta, et alla ainsi au devant d’un public déjà réceptif à une odeur évoquant à la fois la pureté, l’élégance et les promenades pastorales.


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Affiche et slogan publicitaire pour le lancement de Lux sur le marché anglais




II – Analyse du parfum


Dans tous les cas, Iris Gris extrait se situe dans cette tradition des parfums à la fleur d’iris, du début du siècle dernier, d’un luxe discret où domine surtout une impression de douceur, mais avec ce petit plus qui change tout : l’ajout de la fameuse note de pêche très moderne à une époque où les parfums fruités étaient rares. Car Iris Gris, comme son nom ne l’indique pas, doit sa renommée au duo iris/pêche.


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(pêcheabricotsdefrance.fr)


Cette pêche crémeuse, provenant peut-être d’une gamma-décalactone ou alors de la base de Firmenich persicol qui en contient probablement, avait déjà été utilisée en 1919 dans Mitsouko, afin d’adoucir Chypre de Coty dont Jacques Guerlain retravailla l’accord. Mais elle joue un autre rôle dans Iris Gris. En effet, la pêche renforce la délicatesse de la fleur d’iris avec sa facette lactée, se fond parfaitement avec elle, plutôt que de fournir, sur le modèle de Mitsouko, un contraste très marqué entre sa douceur de fruit et l’amertume de la mousse de chêne. C’est d’ailleurs surtout au niveau de l’imaginaire visuelle que le fruit donne de l’éclat à la fleur en rappelant les stries orangées qui marquent souvent l’intérieur des iris violets et bleus.


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Iris violet avec rayures oranges


On a donc quelque chose de très différent du chypré fruité de Guerlain et aussi de celui de Rochas, Femme, un des premier parfum fruité, sortit lui aussi après la Guerre, en 1944, où Roudniska se sert, pour la première fois, du méthylionone et du prunol une base de la société Laire à l’odeur de prune. Il est toutefois possible que Roubert ait lui aussi utilisée du méthylionone à plus faible dose, parce qu’avec les irones extraits du beurre d’iris et les ionones de synthèse, il fait partie des notes de la racine d’iris et ne peut que renforcer son odeur.


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Prunes séchées (foodandnutrition.org.jpg)


Iris Gris dépend, en effet, de la puissance de cette note. Car sa douceur n’exclut pas le fait que l’odeur de la fleur d’iris doit être présente du début jusqu’à la fin du parfum – d’où la qualité exceptionnelle des rhizomes, que je soupçonne d’origine italienne, dans les deux versions d’Iris Gris sortis en 2017.


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Rhizomes apparents


Il y a, pourtant, de nettes différences entre les deux compositions. Dans l’extrait, la racine d’iris fait son entrée accompagnée d’un œillet léger, que l’on remarque tout de même nettement au début, avant qu’il ne se fonde dans l’ensemble, tout en assurant une présence continue. Plus fleuri et plus doux que la version XO, l’œillet donne à l’extrait un petit caractère épicé, qui évite à ce parfum linéaire l’écueil d’une platitude ennuyeuse.


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Œillets (hortiscologne.com)


Puis émerge la violette sucrée de nos grand-mères et la fameuse note de pêche si délicate qui donne à Iris Gris son caractère inoubliable. La particularité de cette violette mérite qu’on s’y attarde : tenace, dense et rétro-chic, elle se démarque nettement de la discrétion légendaire de la fleur de violette.


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Violette (chefsimon.memonde.fr.jpg)


De deux choses l’une : soit Legendary perfumes a utilisé une overdose de ionones, soit il s’agit de violettes traitées par enfleurage à chaud. Je penche pour cette solution car lorsque j’ai senti la note de violette dans les deux versions de Iris Gris, les mots ’violette à l’ancienne’ me sont immédiatement venus à l’esprit. Or cette technique d’extraction, aujourd’hui automatisée, s’emploie toujours afin de produire des petites quantités de pâte parfumée.


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Carte ancienne


Dans l’extrait, l’héliotropine rejoint très vite la racine d’iris et la violette. Très propre et fine, elle apporte immédiatement clarté et transparence au parfum. J’adore cette note aérienne. Elle donne une tonalité éthérée à Iris Gris et empêche la violette de devenir trop lourde. Car ce parfum doit exprimer la subtilité de la fleur d’iris.


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Héliotrope blanc (pepiniereaiken.com)


Par contre, je ne distingue pas la note de muguet avec son côté vert, mais j’imagine que fraîche, lumineuse et sucrée, elle vient accentuer les propriétés de l’héliotropine. Il faut dire que les fleurs et les bois se confondent rapidement pour former un iris idéal, qui rassemble les nombreuses senteurs de ces fleurs que l’on ne retrouve pas forcément dans chaque spécimen. Dans ce cadre, le cèdre blanc, pointu et frais, pourrait jouer un rôle...


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Cèdre blanc (ecohabitation.com)


La version extrait se termine sur une note poudrée, fine et terreuse venant de la racine d’orris. En réalité, ce côté terre fine se manifeste tout au long d’Iris Gris en contrepoint avec la note de violette qu’elle rend moins sucrée. En association avec le vétiver, elle voile le parfum et rend la fleur d’iris à la terre dont elle s’était émancipée. Ou plutôt elle la rappelle à un souvenir fantomatique dont elle s’est détachée, car la note de pêche perdure et cette douceur fruitée reste on ne peut plus loin des notes poudrées rappelant la terre.


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Iris Germanica ’Pêche royale’


De ce point de vue, l’Iris Gris XO diffère entièrement de l’extrait. La racine d’iris ne montre jamais sa facette terreuse. Globalement, les notes de violette et de pêche sont beaucoup plus fortes. En note d’ouverture, la violette n’est pas accompagnée par l’œillet, mais occupe toute la scène. Cela m’a rappelé la Violette qui embaume de Guerlain, où cette note, extraite par enfleurage, n’était pas amenée à jouer un rôle discret. Seulement ici sa force s’explique aussi par son association avec une racine d’iris vieillie beaucoup plus poignante.


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La couleur de la violette de l’XO


Lorsque la pêche apparaît, celle-ci se révèle beaucoup plus juteuse, je dirais même plus orangée, que celle de l’extrait. D’abord très vive, la pêche forme un contraste puissant avec la racine d’orris ; puis celle-là s’adoucit et se fond avec celle-là. Toutefois, la note de pêche reste juteuse jusqu’au bout et l’Iris Gris XO reste très fruité même en fin de parcours.


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Renoir, Pêches sur un plateau


Du coup, la délicatesse de l’héliotropine n’est pas en évidence. Globalement, la version XO se distingue par sa plus grande puissance et sa tonalité très peu transparente, mais plus pleine, ronde et boisée.


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Ohara Koson, Flowering Iris


J’ai beaucoup distingué les deux versions, mais il faut aussi souligner qu’elles ne sont pas entièrement dissemblables. Au bout de 8h, notamment, les deux fragrances se rejoignent pour constituer un iris/pêche assez doux, puis se séparent à nouveau 12h plus tard, lorsque les notes de violette et de pêche de la version XO se montrent plus persistantes, alors que l’extrait révèle son arrière-fond terreux.


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Après cette analyse des deux parfums, il est temps de se demander si elle permet répondre à ma troisième question : pourquoi ce nom d’Iris Gris ? Le calme linéaire et la douceur fleurie qui se dégagent de l’extrait, correspondant à la tonalité de l’Iris Gris fraîchement fabriqué en 1946, mais expliquent-ils son nom bizarre ? La quasi-linéarité du parfum, toujours égal à lui-même, exception faite des notes d’ouverture, rappelle-t-elle la neutralité du gris ?


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Hokusai, Iris et sauterelle, (vers 1830)


Je pense qu’il y a plus, car si l’extrait d’Iris Gris possède bien ces qualités positives associées au gris, ainsi que l’élégance sobre de cette couleur, la richesse de beurre d’iris, avec sa forte odeur de violette, n’enjoint pas à la tristesse. L’héliotropine donne, certes, une certaine pâleur à l’iris ...


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Pierre Joseph Redouté, Iris pallida


Mais, de toutes les façons, la note de pêche suffirait à elle seule à inspirer de la joie, avec sa touche fruitée, sans même parler de l’œillet. Certes, il ne s’agit pas de l’œillet vibrant de L’air du temps de Nina Ricci, mais Iris Gris contient bien une note relevée. Il me semble donc que l’explication est à rechercher ailleurs que dans une éventuelle senteur de grisaille que personne ne reconnaît.


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Iris pallida (oldhousegardens.com)




III – L’inspiration artistique


Comme je l’ai souligné au début, Jacques Fath devait être parfaitement conscient de caractère antinomique du nom de son parfum. C’est dire qu’il a voulu suscité une interrogation. En entendant Iris Gris, une question nous traverse forcément : pourquoi gris, alors que les iris sont de toutes les couleurs ? Or ce genre de juxtaposition de termes opposés évoque l’écriture surréaliste et les titres des tableaux de Magritte. Selon lui, en effet : « Les titres des tableaux ne sont pas des explications et les tableaux ne sont pas des illustrations des titres. » (Écrits complets, 1979). Cette vision de l’art s’appliquerait parfaitement à Iris Gris.


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Magritte, Le séducteur, (1950)


J’émets donc l’hypothèse, qu’en homme cultivé de son époque, Fath aurait été inspiré par cette mouvance artistique, favorable aux canulars, s’amusant à inverser les rapports entre les contraires de façon à rendre la raison impuissante ou alors à montrer des objets ordinaires dans des contextes étranges.


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Magritte, L’empire de la lumière (c._1950-1954)


Toutefois, pour les surréalistes, s’émanciper du contrôle de la raison n’était pas façon de tomber dans le grand n’importe quoi. Au contraire, ils pensaient ainsi atteindre les fondements de la pensée, en permettant aux images et aux idées de s’associer librement, comme dans les rêves, pas moins réels que ce que nous admettons comme tel, parce que nous pouvons l’analyser rationnellement.


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Magritte, L’état de veille (c._1950-1954)


Il convient donc d’établir une forme de continuité entre la veille et le sommeil afin de libérer l’imaginaire de l’emprise de la raison. Voici ce qu’en dit André Breton : « Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue. » Magritte va même jusqu’à faire une série de tableaux remplaçant les personnages d’œuvres célèbres par des cercueils.


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Magritte, Perspective II : Le balcon de Manet (1950) avec l’original à droite


Iris Gris se situe dans une perspective semblable. A voir les affiches publicitaires de l’époque, il y a là une association entre la fleur d’iris et la mort : dans l’une, l’ombre de l’iris plane derrière le coffret du parfum en forme de cercueil, alors que la fleur réelle se tient à son côté ; dans l’autre, une femme sort du flacon comme un génie de sa bouteille avec une fleur d’iris dressée au-dessus de sa tête.


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Les affiches publicitaires pour Iris Gris


« Tout ce que nous voyons cache quelque chose d’autre. » soutenait Magritte. Or l’étymologie du mot ‘iris’ renvoie à la messagère des Dieux, ’Iris aux pieds rapides’ comme l’appelle Homère, surtout associée aux bonnes nouvelles, qui avait, cependant, un rapport certain avec la mort.


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Iris


L’arc-en-ciel, tantôt identifié à son personnage, tantôt décrit comme la traîne de sa robe ou de son écharpe dans le ciel, ou encore comme la voie qu’elle se trace à travers lui lorsqu’elle a un message à délivrer, forme un trait d’union entre le ciel et la terre, la terre et le royaume des morts, les hommes et les Dieux.


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L’arc en ciel


Iris était, en effet, la sœur bienveillante des Harpies et le pendant féminin d’Hermès, messager des Dieux, qui accompagnait les hommes vers l’Hadès et portait comme lui un caducée. Or le symbolisme du caducée est ambigu : touché par sa partie la plus épaisse, l’on meurt ; touché par l’extrémité la plus fine, un mort revient à la vie.


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Caducée


De plus, l’arc en ciel dessine une courbe qui descend en deçà de la terre là où, selon Hésiode (Théogénie, 716), les Titans se cachent dans l’ombre brumeuse où Zeus les a relégué : des Dieux immortels dont le pouvoir est éteint dans leur demeure mortuaire sous les Enfers.


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Double arc en ciel


Impressionnée par la vertu d’Iris, Héra créa les fleurs d’iris qui la représentait sur terre afin que les hommes la voient lorsqu’elle ne parcouraient pas le ciel. Alors les Grecs, dit-on, plantaient des iris sur les tombes des femmes, car leurs rhizomes, capables de refleurir avant d’être totalement desséchés, illustraient la résurrection de l’âme après le trépas – moment auquel cette demi-divinité devait conduire les jeunes filles jusqu’aux enfers. Ce passage était absolument essentiel afin les morts n’errent pas sans demeure. Iris me semble associée au moment où l’esprit du mort, sa psyché, quittait le corps du défunt, la première étape nécessaire afin qu’il puisse entrer au royaume de Hadès.


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La tombe d’Euridice à Vergina au nord de la Grèce


Comme elle était rapide, Iris avait en plus la réputation de se rendre auprès des mourants et de hâter les agonies trop longues. Cette croyance perdura chez les romains : dans l’Énéide de Virgile, Livre IV, Juno envoie Iris délivrer l’âme de Dido, après son suicide, de son corps mourant.


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La délivrance de l’âme de Dido par Iris, gravure sur bois, (1502)


Le rôle d’Iris peut donc être considéré comme positif, mais néanmoins ambigu, dans la mesure où il est lié à la mort prématurée de jeunes filles qui n’ont pas pu réaliser leur destin de femmes. C’est pourquoi une ancienne croyance voulait que la fleur d’iris serve d’avertissement, comme le pouvaient certains messages d’Iris, et suggère aussi le deuil tragique et le chagrin inconsolable, éprouvé par les familles, déplorant le destin inachevé de leurs filles.


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Iris portant un enfant


Après ce détour par la mythologie grecque, nous sommes plus en mesure de comprendre la plurivocité du nom d’Iris Gris. Les reflets irisés de cette fleur évoquent la beauté de la lumière réfractée au travers des gouttes de pluie ; le gris des nuages représentent, au contraire, un obstacle pour elle. Les deux termes accolés, ‘iris’ et ‘gris’, renvoient à la liaison mythique entre cette fleur multicolore et la délivrance de l’âme de la grisaille du tombeau où elle gît sous la terre.


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Allée d’iris pallida parmi les oliviers à Chianti (theamericanirissocietyblog)


Dans la nature, il arrive aussi qu’un arc en ciel, s’il est très lumineux, s’accompagne d’un arc secondaire. Dans ce cas, l’ordre des couleurs est inversé et l’arc secondaire paraît moins brillant. De fait, son éclat correspond à environ 40% de celui de l’arc primaire. Beaucoup plus étalé, l’arc secondaire est provoqué par la double réflexion des rayons lumineux à travers les gouttes de pluie qui se comportent comme des prismes.


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Arc en ciel secondaire


Sur la première affiche, l’ombre gigantesque d’un iris préside à l’ouverture du coffret en forme de cercueil, contenant un flacon dont le capuchon ressemble à un clocher, et rappelle sans conteste la destination finale des morts : le Royaume des Ombres. De plus, le personnage féminin de la deuxième affiche a tout d’une volute de fumée, attirée vers le haut par une fleur qui la surplombe, ce ne manque pas de rappeler les représentations des esprits comme des corps translucides se détachant du cadavre et s’élevant dans les airs.


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Mais de quelle résurrection nous parle donc Iris Gris ? De celle de la fleur d’iris en parfumerie grâce à sa juxtaposition avec une note de pêche qui la transforme en fleur/fruit ? Non seulement. En 1947, la France libérée connaissait une époque sombre. Or il ne faut pas oublier que la fleur d’iris est le symbole de la France.


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Blason des Capet


En bon royaliste, Jacques Fath connaissait l’histoire : Clovis aurait échappé aux Wisigoths dissimulé, avec son armée, parmi des iris d’eau. En reconnaissance à cette fleur, il aurait mise sur son blason à la place des crapauds qui l’adornaient auparavant. C’est Louis VII qui adopta définitivement ‘la fleur de lys’, car les deux fleurs se confondaient au Moyen-Âge. Jacques Fath lui-même aimait également ces deux fleurs : il commanda Iris Gris à la fin des années 40s et sa collection de 1950, appelée Lys, présenta des jupes coupées en forme de fleurs. Est-ce plausible que ce soit un hasard ?


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Jupe de la ’Collection Lys’


Comme tous les parfums de peau, Iris Gris est plutôt une fragrance en demi-teintes, mais les deux versions de Legendary Fragrances ont une excellente tenue et se diffusent discrètement. Il ne s’agit pas d’un sillage monstrueux, mais d’une belle odeur bien présente, qui reste égale à elle-même. La racine d’iris s’épanouit beaucoup mieux lorsqu’il ne fait pas trop froid et, en outre, ses notes transparentes, avec leur côté frais, sont alors les bienvenues.


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Photo de Mike Bragmayer Iris Gris extrait


Je préfère donc porter Iris Gris lorsque le soleil répand sa lumière dorée au printemps ou en automne, la demi-saison, donc, pour un parfum qui n’a rien d’excessif. Une autre alternative reste de le porter avec des vêtements chics qui réchauffent bien la peau, comme les vestes brocardées, et ressuscitent les notes plus vives de cette fleur pluridimensionnelle.


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Iris bleu (caesar.com-2.jpg)


Iris gris (extrait)

Notes :

Œillet, Orris, Pêche, Violette et Héliotropine

Muguet, Cèdre, Vétiver, Santal, Œillet et Musc


Iris gris (XO)

Notes : Racine d’Orris vieillie, Pêche, Violette, Muguet, Cèdre, Vétiver, Bois de Santal, Héliotropine, Oeillet et Musc

En vente directement par le producteur dont voici le lien : Legendary fragrances


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