Must de Cartier : le vert et le crème

mardi 14 mars 2017
par  Lavinia


Parfum Must de Cartier (vintage 1980)

Le vert et le crème, voilà l’étrange opposition explorée par Jean-Jacques Dinier dans le Parfum Must de Cartier sorti en 1981. Sur une demande de Claude Saujet, travaillant pour Cartier, faite à cinq laboratoires, de proposer un parfum de jour fleuri et un parfum du soir plus sophistiqué pouvant se superposer, ce jeune parfumeur de chez Givaudan s’attaqua à l’idée de composer une fragrance sensuelle et animale, en phase avec les jeux de séduction nocturne d’une femme sophistiquée.

Affiche publicitaire pour Must de 1982

Jean-Jacques conçut Must directement inspiré par Shalimar de Guerlain (1925) qu’il voulait dépasser et Aliage d’Estée Lauder (1974) dont il imita les notes de départ. Deux pistes se présentèrent ainsi à lui : exagérer l’accord vanillé de fond de Shalimar, ainsi que son caractère très animal, et remplacer la fraîcheur produite par la bergamote pour un accord frais, mais vert, composé de mandarine verte et de galbanum, renforcé par une note synthétique et accompagné d’ananas et de pêche.


Mandarine verte et de galbanum

Classé comme un oriental, Must repose donc sur un accord entre des notes vertes et une base douce et vanillées. Ses notes de départ sont d’abord éclatantes de mandarine, puis sombres avec la gomme de galbanum, extraite de ses racines.

Gomme de galbanum

De plus, la base crémeuse comprend un musc de Sibérie puissant. Ces traits verts, vanillés et animalisés sont volontairement exagérés. C’est pourquoi je classe Must parmi les vanillés orientaux baroques.

Pieter Boel, Le départ de Jacob en Mésopotamie, Anvers, 1622

Mais comme ce parfum contient aussi une touche de bergamote, un cœur de jasmin, ainsi que de la mousse de chêne, un accord chypré se profile en filigrane.

Mousse de chêne

De plus, avec du palissandre du Brésil indiqué en note de tête, du vétiver en notes de cœur et de fond, ainsi que du bois de santal allié à la vanille et à la fève de tonka, Must se définit en sus comme un parfum boisé. Sa construction rappelle donc celle de Shalimar : une formule très courte, mais une grande richesse harmonique d’accords et de désaccords variés.

Vétiver

Par exemple, les notes de tête vertes et fruitées jouent sur les deux plans. Censées donner un coup de jeune au genre oriental, elles contrastent fortement avec le fond sensuel et balsamique du parfum.

Ananas

De plus, la présence marquée du musc, mélangé au galbanum et à la mandarine poursuit le registre à la fois crissant et fruité des notes de tête du galbanum jusqu’aux notes de bases, forçant Dinard à transformer cette opposition en une nouvelle harmonie.

Porte-musc de Sibérie

En fait, cette jointure difficile entre les notes fraîches avec la chaleur des notes de fond orientales se fait en plusieurs temps. D’abord l’amertume des notes terreuses de galbanum s’adoucit au contact du galaxolide, à l’odeur propre et poudrée, de la mandarine verte, très en évidence, et du néroli ; puis, l’hédione, au cœur du parfum, lui donne une odeur de jasmin frais, lissant ainsi l’ensemble de la composition ; enfin, un très beau musc (peut-être un mélange entre le musc de Sibérie et un musc synthétique de qualité) se marrie avec la vanille, la fève de Tonka et le bois de santal.


Vanille plante et formule de la galaxolide

Nous assistons donc à la résolution magistrale d’une dissonance, définie en musique comme la discordance d’une note ou d’un intervalle, nécessitant une résolution. En effet, l’impression de contrariété et de tension ainsi produite ne sauraient gagner la composition toute entière sous peine de la rendre difficilement écoutable.


Texture d’une feuille émeraude et d’une glace à la vanille Bourbon

Parallèlement, la juxtaposition de notes crissantes et vertes avec des notes douces et crémeuses ne suffit pas à créer un parfum qui, lui aussi, relève de l’art de composer, c’est-à-dire d’assembler divers éléments afin de former un tout. Or il y a ici un choc des textures que nous associons au vert et à la vanille. Aussi la dissonance est-elle perçue comme une moment d’expressivité fort dont l’instabilité doit être résolue par une consonance.

Caravage, Bacchus jeune, (interprétation)(19ème)

Néanmoins, si, contrairement à la dissonance, la consonance a l’avantage de sonner juste, ce qui donne une impression de constance et de rondeur, celle-là présente aussi le désavantage de sembler bien plate. C’est pourquoi un parfum classique, comme une musique tonale, alterne dissonances et consonances, afin que notre perception simultanée des sons ou des odeurs connaissent des moments de tension et de détente.

Narcisse des poètes

Dans Must, le cœur floral joue le rôle d’une consonance parfaite emprunte de douceur. Composé de jasmin, d’œillet, de narcisse et d’iris, il se retrouve pris entre la fraîcheur amère des notes de tête, qui durent quatre ou cinq heures, passant au travers de la vanille et l’illuminant de leur note printanière. Cependant, même si les fleurs restent difficiles à distinguer, elles sont plus nombreuses, moins écrasées que dans Shalimar, peut-être en raison des aldéhydes et de l’hédione.


Jasmin frais et Formule de l’hédione

En dernière instance, cependant, la facette animale du parfum devient plus évidente. De plus, les notes de fond vanillée prennent un tour chocolaté qui, selon Lucas Turin, caractérisent la composition toute entière qu’il qualifie de truffe indigeste.

Poudre de vanille bourbon

Si je pense que Turin a bien relevé une similitude entre un chocolat, dépourvu de finesse, et le final du parfum, je dois avouer qu’il ne me dérange pas, parce que je ne cherche pas des fragrances appétissantes (‘mouth-watering’ comme le disent les critiques anglophones) et aime l’amertume.

Truffes au chocolat

De plus, je ne pense pas comme lui que l’accord vanille/fleurs/galbanum soit assimilable à des chocolats fourrés d’ingrédients saugrenus, tels l’ananas, qui les rendent détestables. Au contraire, la note chocolatée me rappelle le chocolat à cuire, certes assez brut, mais non indigeste, seulement peu appétissant en l’état.

Chocolat à cuire

Ainsi, la juxtaposition de notes amères avec des notes douces et gourmandes s’avère dérangeante pour ceux qui voudraient que l’eau leur monte à la bouche en sentant un parfum vanillé. Est-il besoin de rappeler que l’impression de dissonance varie selon la culture des individus et le système compositionnel adopté par l’artiste ? Lorsque l’on considère lesdites fausses octaves d’un virtuose du luth comme Bakfark au 16 ème siècle, octaves qui ne sont d’ailleurs jamais jouées simultanément, il faut aussi se rendre compte que la dissonance sur d’un instrument comme le luth a certainement été atténuée depuis.

Caravage, Joueur de Luth, (19ème)

Or la beauté de Must repose sur l’utilisation de nombreuses dissonances comme les solos de Coltrane qui s’éloignent tant du thème qu’on se demande comment il finira par y retomber. Je pense notamment à My favourite things où son jeu de saxophone soprano pousse les notes aiguës du thème si loin qu’elles semblent déraper, à la lisière de la cacophonie, tout en permettant, à chaque fois, de recréer le thème de la comédie musicale, de façon inattendue, inédite, mais reconnaissable.

Julie Garlang, A few of my favourite things,

John Coltrane, My favourite things

De même, Must réussit à créer une tension olfactive entre le vert et le crémeux que Jean-Jacques Dinier résout à chaque étape du développement avec les jointures que j’ai indiquées. Seulement ces dernières n’annulent pas la dissonance pour en revenir à une consonance mièvre et consensuelle, à tel point qu’une composition bâtie autour d’un intervalle dissonant entre les notes de tête et de fond, peut sembler l’être tout à fait. Cependant, dans le cas de Must, la racine d’iris donne un fini poudré absolument parfait.

Van Gogh, Iris

Riche, profond et lourd, ce parfum se porte de préférence l’hiver par temps froid. Personnellement, je ne le mets pas seulement le soir, car je trouve que le galbanum, ainsi que les touches de fleurs et de fruits, suffisent à alléger son caractère ouvertement animal et son accord vert/crémeux frôlant la discordance totale sans jamais y tomber. Il faut vivre dangereusement.

Cuir de serpent

Les notes de tête :

Aldéhydes, Mandarine verte, Galbanum, Ananas, Pêche , Bergamote, Palissandre du Brésil et Citron.

Notes de cœur :

Jasmin, Cuir, Narcisse jaune, Musc, Orchidée, Racine d’iris, Jasmin, Vétiver, Néroli, Ylang-ylang et Œillet.

Notes de fond :

Ambre, Fève de tonka, Vanille et Vétiver.


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